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Ahmad Faris al-Chidyaq ou la soif de progressisme
Article publié le 09/12/2013

Par R. L.

Chidyaq est une figure de la Nahda moins célèbre aujourd’hui que ses contemporains. Pourtant, il n’a pas été une figure secondaire de ce mouvement progressiste. À l’inverse de Tahtawi, ou de Khayr al-Din, il n’a pas reçu d’éducation musulmane dans son enfance, né dans une famille maronite libanaise.

Il ne sera donc pas une figure du réformisme musulman. Il ne vivra pas la religion comme un objet de pensée, mais plutôt comme un marqueur identitaire, et il en changera deux fois au cours de sa vie, se faisait tour à tour protestant puis musulman. C’est avant tout par l’effort qu’il a employé à introduire le concept de « socialisme » dans la langue arabe d’une part et à défendre les droits des femmes d’autre part, qu’il est resté célèbre.

Une enfance troublée par les conflits politico-religieux

Ahmad Faris al-Chidyaq est né en 1804, à Achkout, sur le Mont Liban, au sein d’une famille maronite qui avait donné aux gouverneurs de la région de nombreux conseillers. C’est ainsi, dans l’univers des notables maronites du Liban, que grandit Chidyaq. Pourtant, son enfance n’est pas de tout repos, et est marquée par de nombreux déplacements. Sa famille a en effet beaucoup souffert de l’injustice qui caractérisait au XIXe siècle le système des semi-féodaux. Un premier conflit politique coûte en effet la vie à son grand-père, avant que son père ne trouve la mort à Damas, lui aussi à la suite d’un différend politique. Si ces affaires étaient politiques, leur dimension religieuse est bien présente, et l’on peut dans une certaine mesure considérer que son père et son grand-père sont morts en raison de leurs croyances. Ces épreuves ont profondément marqué et affaibli Chidyaq. C’est ainsi que l’on peut comprendre sa décision de quitter le pays après une ultime affaire qui coûtera la vie à son frère cette fois-ci. Ce dernier, à la suite d’une rencontre avec un missionnaire américain, fait le choix de se convertir au protestantisme. Il est excommunié sur le champ, et retenu dans un Monastère où il trouve la mort dans des circonstances douteuses, en 1830. Profondément blessé par cette nouvelle perte, Chidyaq fait le choix de se convertir lui aussi au protestantisme, puis de quitter le Liban pour se rendre en Egypte.

Entre l’Egypte, Malte et l’Europe : le voyageur érudit et curieux

Au Caire, il enseigne l’arabe à des Américains de passage et obtient un certain succès à la cour de Muhammad ‘Ali, puisqu’il succède à Tahtawi à la tête du journal officiel. Il y étudie également les fondements du fiqh [1]. à l’université d’Al-Azhar. En 1834, il entreprend un nouveau voyage, à Malte, où il séjourne à l’occasion de voyages réguliers, et enseigne l’arabe, jusqu’en 1848. C’est à cette date qu’il se rend en Europe, à la suite d’une invitation qu’il reçoit de la part d’un orientaliste, Samuel Lee. Ce dernier entreprend en effet à Cambridge une vaste entreprise de traduction de la Bible en arabe, à laquelle Chidyaq accepte de participer. Il fit du Royaume-Uni une seconde patrie, puisqu’il devint citoyen britannique et épousa en secondes noces une Anglaise, après la mort de sa première épouse, Egyptienne. Pourtant, il n’obtiendra pas le poste d’enseignement qu’il souhaitait et choisit alors de se rendre à Paris en 1855.
C’est dans cette ville, encore empreinte de l’esprit de 1848, que Chidyaq découvre le progressisme politique dans le socialisme. Il s’y intéresse avec passion, et fait sienne cette doctrine politique qu’il choisit d’introduire dans le monde arabe. Il offre au mot « socialisme » une traduction arabe à travers le néologisme Ishtirâqiyya.
En 1859, il se rend à Tunis, sur invitation du Bey. C’est au cours de ce séjour qu’il entreprend une seconde conversion religieuse, et se fait musulman, prenant le nom de « Ahmad ». À Tunis, participe à la publication du journal officiel. Sa période tunisienne sera de courte durée puisqu’il répond ensuite à l’invitation du sultan ottoman, et se rend à Constantinople.

La défense la langue arabe

C’est à Constantinople qu’il passera les dernières années de sa vie, impliqué dans les travaux de l’imprimerie du sultan et dans la publication d’un hebdomadaire en langue arabe, soutenu financièrement par les autorités égyptiennes et tunisiennes, qui trouvent à travers ce canal un moyen de soutenir la culture arabe qu’elles jugent menacée par la place grandissante de la langue turque.
Chidyaq est très impliqué dans la défense de la langue et de la culture arabes, ce qui en fait l’un des pionniers de la littérature arabe moderne. Il ne se contente pas de participer à des traductions ou publications de journaux, et s’engage dans un vaste travail d’écriture. Il produit ainsi une œuvre importante, qui est aujourd’hui considérée comme l’une des plus importante de la littérature arabe. Un de ses livres majeurs s’intitule Soulever le voile. Il s’agit d’une réflexion sur les créations artistiques européennes prenant pour fondement l’Orient, qui se trouve être un Orient mythifié. Il s’attaque aux « orientalistes », qu’il juge incompétents, se faisant un ancêtre lointain de l’œuvre d’Edward Saïd.

La jambe sur la jambe : un manifeste pour la libération des mœurs

Parmi toute son œuvre, le livre qui marquera le plus la postérité demeure La jambe sur la jambe pour connaître Faryaq, qu’il publie à Paris, en 1855, au cours de sa période parisienne et socialiste, qui sera très féconde sur le plan intellectuel. Il s’agit d’un livre emblématique de la modernité arabe, aussi bien sur la forme que sur le fond. D’un point de vue formel, le texte frappe par le mélange des genres. C’est un ouvrage qui se situe entre l’autobiographie et la fiction. Le nom du personnage « Faryaq » est construit à partir du nom de l’auteur lui-même puisqu’il provient de la réunion de la première syllabe de son prénom (Faris) et de la dernière syllabe de son nom (Chidyaq
).
Sur le fond, ensuite, le livre étonne par son caractère extrêmement subversif. La partie autobiographique est assez érotique, comme le laissait penser le titre de l’ouvrage. Il raconte son périple européen sous une forme fictionnelle, en adoptant un point de vue très libertin. Ce livre aurait pu demeurer amusant, et étonnant, mais il ne se contente pas de surprendre par sa crudité. Il surprend également par la puissance subversive des passages qui abordent la question de la place des femmes dans les sociétés arabes, et de leurs droits.
On trouve ainsi la mise en scène d’un débat en Faryaq et son alter ego féminin Faryaqa. Cette dernière revendique avec raison un certain nombre de droits, que Chidyaq énonce de sorte à les rendre parfaitement légitimes. Qualifier sa pensée de « féministe » est anachronique, et nous ne tomberons pas dans cet écueil. Il n’en demeure pas moins que Chidyaq revendique une égalité totale des sexes, dans tous les domaines. Ainsi, il soutient vigoureusement le droit des femmes à travailler et à obtenir leur indépendance financière. Il prône la reconnaissance de leur faculté à raisonner et à intervenir dans les affaires politiques. Si cet ouvrage est demeuré si célèbre, c’est également du fait de la liberté avec laquelle Chidyaq revendique également des droits charnels pour la femme. Il énonce explicitement un droit des femmes au plaisir sexuel, et pose le droit pour une femme mariée d’avoir des relations extraconjugales si son mari ne remplit pas ses devoirs conjugaux. Si l’on se souvient que c’est dans un ouvrage de 1855 que Chidyaq énonce cela, l’on se trouve presque confronté à une incompréhension, tant le caractère progressiste de ses propos contraste avec l’idée que l’on se fait d’un XIXe siècle arabe. Cela est d’autant plus remarquable qu’au cours de ses conversions religieuses, au protestantisme, puis à l’islam, Chidyaq n’a jamais renié ses ouvrages.

Voilà donc un homme surprenant, traversé par les diversités religieuses, et culturelles, qui fait figure de libre-penseur véritable. Tantôt Libanais, tantôt sujet britannique, il nait chrétien, vit protestant, et meurt musulman, après avoir parcouru l’Egypte, la Tunisie, le Royaume-Uni et la France, où il s’est essayé au socialisme, sans jamais avoir de fonction politique véritable. Un signe de la difficulté que l’on a à classer Chidyaq est l’embarras que ses contemporains ont eu lors du rapatriement de sa dépouille au Liban, à sa mort en 1887. Comment enterrer cet homme qui a connu de multiples appartenances ? C’est finalement sur sa terre natale qu’il est inhumé, au cours d’une cérémonie multireligieuse, pendant laquelle sont prononcées des prières chrétiennes et musulmanes. Sa sépulture est quant à elle dépourvue de symboles religieux.

Bibliographie

- Faris Chidyaq, La jambe sur la jambe, 1991, Phébus.
- Boutros Hallaq, « L’humanisme à l’heure de la Nahda, Ahmad Faris al-Chidyaq », in. Nicole Hatem, Annie Ibrahim, Lumières orientales et Orient des Lumières, 2010, L’Harmattan.
- Cours de Samy Dorlian, « Histoire des idées politiques dans le monde arabe », ENS, 2012

[1Le droit islamique

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