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Al-Ghazali (2), Morale et savoir
Article publié le 20/01/2014

Par R. L.

Nous avons vu dans la première partie de cet article que Ghazali se présentait comme un héritier de la doctrine d’Ash‘ari. Il a fait de l’ash‘arisme un moyen de lutter contre ce qu’il pensait être une dérive philosophique, c’est-à-dire contre une certaine forme de rationalisme dominant la falsafa de son époque.
Désormais, il est important de voir comment ce mouvement de réaction au mu‘tazilisme et au rationalisme philosophique a produit une œuvre originale dans le domaine du savoir et de la justice.

Lire la première partie de l’article : Al-Ghazali (1), Un philosophe ash‘arite

Les thèses dirigées contre les mu‘tazilites par Ghazali
Contre la perspective mu‘tazilite, Ghazali énonce une série de thèses. La première est la suivante : Dieu peut ne pas charger légalement ses créatures, au sens où il y a une contingence de la loi. Dieu peut ne pas révéler la Loi aux hommes. Au contraire, dans une optique mu’tazilite, la loi est nécessaire. Selon eux, lorsque Dieu nous envoie sa loi, il n’est pas en train de créer quelque chose de nouveau. Contre eux, Ghazali va affirmer la contingence de la loi.
La seconde thèse consiste à dire que Dieu peut nous charger de choses impossibles à accomplir. Les mu’tazilites vont dire que Dieu ne le peut pas parce qu’il est bon avant toute autre chose, et donc avant même d’être tout-puissant. Les ash‘arites vont au contraire mettre en avant la toute-puissance de Dieu. Ils vont nier toute nécessité de droit et garder en tête l’idée que le monde est contingent. C’est ce que va soutenir Ghazali avec cette thèse.
Enfin, Dieu peut faire souffrir les créatures innocentes. C’est dans le cadre de cette discussion que les mu’tazilites vont lui objecter l’existence de la justice divine dans le texte coranique, et notamment dans ce verset : « Ton Seigneur n’est pas injuste envers ses créatures ». C’est pour pouvoir concilier ce discours du Coran sur la justice divine que Ghazali va modifier sa conception de la justice. Dans l’optique de Ghazali, il ne faut pas l’entendre dans le sens où Dieu est bon, et c’est ainsi qu’il va comprendre la négation dans ce verset.

Le renversement de la justice et la morale comme convention
Avec Ghazali s’opère un renversement de la notion d’injustice. On va dire en général d’un maître qu’il est injuste, et non pas de celui qui subit un ordre. Ghazali opère un renversement total : le maitre, qui n’est soumis à aucune loi, ne peut être injuste, puisqu’il pose les normes du juste et de l’injuste. Cela ne correspond pas à la vision traditionnelle que l’on se fait de la morale. L’injustice, c’est la transgression, le déplacement de la norme, et c’est en somme lorsque quelque chose n’est pas à sa place. Une personne injuste ne peut être qu’une personne qui enfreint une loi. La justice n’est pas une catégorie morale. Ghazali en produit une définition proprement juridique, et pourrait-on dire, presque formelle.
La morale est donc conventionnelle chez Ghazali, et, ainsi, le mensonge n’est pas mauvais en soi. Ghazali va dire que la parole divine ne ressemble pas à la parole humaine et que le mensonge ne peut exister que dans la parole humaine, c’est-à-dire comme décalage entre ce que l’on pense et ce que l’on dit. C’est de ce décalage que va naitre ce mensonge.
En termes contemporains, nous pourrions parler de « subjectivisme moral » à l’endroit de Ghazali. Il s’agit bien sûr d’un anachronisme, mais celui-ci désigne bien l’idée, chère à Ghazali, selon laquelle, par exemple, tuer est mal parce que Dieu l’a dit. C’est ce que l’on appelle aussi le positivisme juridique. La stratégie de Ghazali va être de démolir le rationalisme moral, de mettre en avant le traditionalisme pour en inférer le volontarisme divin.

Les sept « voies de la certitude »
Dans le domaine de l’épistémologie et de la connaissance, Ghazali va exposer sa théorie des « voies de la certitude » (madarik al-yaqin). Il va examiner la manière dont les propositions sont composées, et, à partir de cette étude, il va établir une théorie de la connaissance qui se déploie à l’aune de l’idée de gradation. Il y a ainsi différents degrés du savoir qui sont autant de « voies de la certitude ». La connaissance oscille dont entre l’ignorance et la certitude, en passant par un niveau médian, qui est celui de l’opinion. Un axe, allant de 0 à 1, nous permettra de rendre les choses plus claires (0 désigner l’absence de savoir, ou ignorance, et 1 désigne le savoir parfait, ou certitude) :

0 - - - - - - - Ignorance- - - - - - - - - -0, 5 Opinion - - - - - - - - - Certitude- - - - - - - - - - - 1

Sur cet axe, nous pouvons donc situer sept degrés du savoir :

1. Les connaissances premières (al-awwaliyyat) sont les grands principes que tous les hommes partagent comme, par exemple, la conscience de soi ou encore les grands principes de la logique comme le principe de non-contradiction
2. Les sensations internes sont les stimuli produits à l’intérieur de soi par une cause interne, qui nous inclinent à donner notre assentiment à telle ou telle autre chose
3. Les autres sensations, que l’on pourra dire « externes », et qui sont provoquées par des éléments extérieurs à soi
4. Les données expérimentales
5. Les données transmises par voies multiples
6. Les données de l’imagination et de l’illusion (wahmiyyat). La wahmiyya est une qualité que Ghazali localise dans le cerveau : elle va nous induire en erreur et nous donner l’illusion qu’aucune chose ne peut exister si elle n’est pas localisée. Il s’agit d’une pente naturelle vers l’erreur inscrite dans l’homme. En matière de fiabilité du jugement humain, cela affaiblit la lucidité de la raison humaine, dans son usage théologique.
7. Les données notoires. Il s’agit simplement des données éthiques (exemple : tuer est mal) Ce sont des données qui sont propagées entre les hommes, sans aucune connaissance scientifique.

Il y a donc bien chez Ghazali une gradation de la certitude. Une fois que l’on a dépassé les voies certaines, Ghazali nous indique les deux principales sources de l’erreur, qu’il situe dans l’imagination et dans les « données notoires ». Il dit aux hommes que ce qu’ils croient être un sentiment moral n’est que le fruit d’une illusion.

Bibliographie

- The Cambridge Companion to arabic philosophy, 2005, Cambridge University Press.
- « Introduction à la philosophie arabe », cours de Ziad Bou Akl, ENS, 2012.

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