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Compte rendu de l’ouvrage Le Cèdre et le chêne. De Gaulle et le Liban, les Libanais et de Gaulle, sous la direction de Clotilde de Fouchécour et Karim Émile Bitar
Article publié le 15/03/2017

Compte rendu de Mathilde Rouxel

D’une densité aussi imposante que sa richesse documentaire, l’ouvrage dirigé par Clotilde de Fouchécour et Karim Émile Bitar, Le Cèdre et le chêne. De Gaulle et le Liban, les Libanais et de Gaulle publié aux éditions Geuthner, livre les analyses des plus grands spécialistes de la question pour discuter des relations diplomatiques qui ont lié de Gaulle et le Liban durant plus de quarante ans, de 1929 à 1970. À travers près d’une trentaine d’articles d’universitaires ou d’anciens ministres ainsi que de nombreux documents annexes (chronologies, témoignages, reproduction d’archives), cet ouvrage apparaît comme une somme importante pour penser la complexité de la question orientale durant cette période historique charnière, qui voit se succéder le mandat, l’indépendance et la poursuite de liens diplomatiques privilégiés entre la France et le Liban après 1946. Illustrée, cette somme permet par ailleurs une contextualisation picturale féconde à la lecture de l’ouvrage.

Une somme riche et précieuse

Comme l’indique la quatrième de couverture, « Charles de Gaulle a vécu deux ans au Liban, avec sa famille, de 1929 à 1931. Il est alors affecté à l’État-Major des Troupes du Levant dans une République libanaise encore sous mandat. La Seconde Guerre mondiale le voit revenir à deux reprises au Liban en 1941 et 1942 ; il y affirme les positions de la France Libre ». Ceci explique sans doute en partie l’attachement du général de Gaulle au Liban, conduisant à la création de liens réciproques entre les Libanais et le général, point d’ancrage de ce livre d’histoire.

L’objectif de cet ouvrage est de repenser les traces constitutives de la mémoire collective autour de la construction de l’État libanais. En croisant le point de vue d’historiens, d’anciens hommes politiques, de témoins de l’époque ou encore d’écrivains, tant libanais que français, il permet d’avoir une vision d’ensemble sur l’unité cohérente de la politique du premier président de la Ve République française au Liban, mais aussi de questionner les divergences de discours, notamment la question de la « bataille de l’indépendance », abordée sous différents angles contradictoires par l’historiographie libanaise. On suit le personnage avant même ce bouleversement français, puisque de Gaulle est impliqué dans la diplomatie avec le Liban dès 1931, lorsqu’à l’occasion de la remise des prix à l’Université Saint-joseph de Beyrouth, le politicien français scelle par un discours l’alliance volontaire de deux nations souveraines. On y comprend son rôle à la tête des Deuxième et Troisième Bureaux (Renseignements et opérations) pour la constitution d’un projet national pour le Liban lors de son passage en 1929-1931 (p. 67) : ses fonctions de commandant, ces années-là, font l’objet de la première partie du livre (p. 26-95). S’en suit la question de la marche vers l’indépendance, qui traite de la période qui s’étend de 1939 à 1946 (p. 96-307) et qui revient tant sur l’installation de la France Libre en 1941 que sur le voyage de de Gaulle en 1942 au Liban et en Syrie, que sur la rupture de novembre 1943 qui conduit à la flottante indépendance sans traité avec la France pendant les années 1944-1946. Une troisième partie discute les relations de l’État français à l’État libanais jusqu’à la mort de de Gaulle en 1970, étudiant ainsi le mandat de Charles Hélou et les relations diplomatiques entretenues avec la France de l’après-guerre. L’ouvrage s’achève sur la quatrième partie qui offre une réflexion sur l’héritage gaulliste au Liban et ouvre des perspectives sur l’avenir des relations entre les deux Etats ; s’il est encore très respecté des Libanais, le Général de Gaulle fait figure d’exception pour un peuple qui n’a pas toujours vu dans ses successeurs de vrai soutien au Liban. La conclusion de Karim Émile Bitar, co-directeur de l’ouvrage, appelant à questionner « ce que le Liban peut apprendre du général de Gaulle » (p. 489-505) permet d’ouvrir des perspectives pour un pays à l’avenir toujours hanté par le spectre des 15 ans de guerre civile.

À travers le personnage politique de de Gaulle et son intervention au Liban, le lecteur peut ainsi suivre l’essentiel de l’histoire récente du Liban, portée par les figures essentielles de la scène politique et intellectuelle de l’époque. Les auteurs témoignent de l’importance de certains personnages comme le général Edward Spears, chef de la mission britannique en Syrie en 1941-1942 et ministre plénipotentiaire en Syrie et au Liban de 1942 à 1944 (la « mission Spears », voir Clotilde de Fouchécour, p. 245-276) ou des chefs d’État comme Émile Eddé (à la tête du Liban de 1936 à 1941) ou du militant pour l’indépendance et président du Conseil des ministres libanais (1943-1945 puis 1946-1951) Riad el-Sohl. Les relations entre de Gaulle et les présidents Fouad Chéhab ou Charles Hélou sont retracées avec toutes leurs nuances.

Des sources et des analyses riches issues de tous les horizons

Cet ouvrage s’ordonne en regard d’archives de textes fondamentaux qui rythment la chronologie suivie par le plan du livre. Les discours prononcés par de Gaulle pendant la guerre (« Discours au Cercle de l’Union Française du 26 juillet 1941 » (p. 148), « Déclaration de de Gaulle du 5 août 1941 à Beyrouth » (p. 155), « Discours du Général de Gaulle prononcé à Beyrouth au Cercle de l’Union Française le 28 août 1942 » (p. 216), ou les discours prononcés à Radio Levant en 1942 (p. 218-220)) côtoient les éditoriaux de Georges Naccache, fondateur de L’Orient en 1925 (aujourd’hui L’Orient-Le Jour), les lettres de Fouad Chéhab à de Gaulle (p. 335) ou les souvenirs de Camille Aboussouan (p. 395). On découvre également que la critique portée par le patriarcat maronite sur la laïcité française amena le général de Gaulle à changer ses alliances diplomatiques. Par ailleurs, les extraits publiés des « mémoires de Béchara el-Khoury » (p. 291-294), premier président du Liban indépendant, sont enrichis par le témoignage de son second fils, Michel el-Khoury, qui relate l’historique des relations entre son père et le général de Gaulle (p. 299-305). L’ouvrage présente également de façon inédite une liste de plus de 600 personnes engagées pour la France libre depuis le Liban.

L’intérêt de cet ouvrage est qu’il sait interroger, également, l’attitude des Libanais face à cet homme politique français d’envergure – et ce également pour l’histoire récente du Liban, pays sur lequel de Gaulle exerça une influence considérable. Des archives, telles les « Souvenirs du Général Fouad Chéhab » (p. 87), la « Réception du discours [du 3 juillet 1931 à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth] du Commandant de Gaulle » (p. 93-94), ou les réactions de Ghassan Tuéni (p. 374), de Georges Naccache (p. 375) ou de Charles Hélou (p. 378) à la mort de de Gaulle en 1970, ou des articles académiques, comme celui d’Ahmad Beydoun sur « La bataille du Levant (1941) dans les mémoires d’acteurs arabes et européens » (p. 161-174), permettent de reconstituer la perception de l’intervention gaulliste au Liban.

Cet ouvrage répond ainsi à un manque : celui d’une histoire trop méconnue de la construction du Liban et de l’historique de ses liens avec la France. Le général de Gaulle, pensé comme figure centrale de cette histoire de la diplomatie franco-libanaise, permet de mobiliser tout un pan de l’histoire du Levant, de l’implication du peuple libanais dans la Seconde Guerre mondiale et les conditions de son indépendance ; il offre également des pistes pour réfléchir à l’avenir de cette alliance, dont il s’agit aujourd’hui de préserver les fruits.

Le Cèdre et le chêne. De Gaulle et le Liban, les Libanais et de Gaulle, sous la direction de Clotilde de Fouchécour et Karim Émile Bitar, éditions Geuthner, Paris, 2015, 548 p.

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