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Entretien avec Jean-Paul Burdy – La crise Qatar-CCG de juin 2017 (2/2)
Article publié le 13/06/2017

Jean-Paul Burdy est historien, enseignant-chercheur associé au master "Méditerranée-Moyen-Orient", Institut d’Etudes Politiques de Grenoble (France).
Site : www.questionsdorient.fr

Lire la partie 1 : Entretien avec Jean-Paul Burdy – La crise Qatar-CCG de juin 2017 (1/2)

Quels sont les liens militaires et diplomatiques entre le Qatar et les Etats-Unis ? En quoi la visite récente du président Trump en Arabie saoudite peut-elle avoir fait évoluer les liens Qatar- Etats-Unis ?

Après la première guerre du Golfe (invasion du Koweït par l’Irak, 1990-1991), les Américains, confrontés à l’hostilité bruyante des oulémas wahhabites conservateurs contre leur présence sur « la terre sainte de l’islam », avaient du fermer leurs bases en Arabie saoudite, en particulier la base Prince Sultan. Ils ont alors regroupé l’essentiel de leurs forces au Qatar : la base d’Al-Udeid, à l’ouest de Doha, est devenue depuis 2003 l’une des plus importantes bases américaines au Moyen-Orient (1). Au sommet de Riyad, Donald Trump a rencontré l’émir Tamim du Qatar, sans tension particulière apparente. Une semaine plus tard, il se félicite de la mise au ban du Qatar, « soutien du terrorisme et de l’Iran » par l’Arabie saoudite et ses alliés : il tweete qu’il « [l’avait] bien dit », et que le Qatar n’a que ce qu’il mérite. Habituel dans ses contradictions et ses virages à 180°, il fait volte-face au bout de quelques jours, offrant son aide pour désamorcer la crise. Lors d’un entretien téléphonique avec l’émir Tamim le 7 juin, Donald Trump « propose d’aider les différentes parties à régler leurs différends, y compris à travers une rencontre à la Maison Blanche si nécessaire ». Avant de se raviser pour se féliciter de « l’efficacité des mesures prises contre le Qatar » : exactement au même moment, le secrétaire d’État Rex Tillerson (grand connaisseur du Qatar par ses fonctions antérieures à la tête d’Exxon) appelait « au dialogue entre les parties » !

La politique américaine actuelle manque donc de lisibilité : au plan discursif, elle est totalement incohérente. Car il y a une évidente contradiction entre la dénonciation du Qatar dans les tweets du président, et la présence massive et stratégiques des forces américaines sur le sol qatari, à proximité immédiate de l’Iran. Pour le moment, les formules aussi péremptoires que contradictoires en 140 signes du président américain ne renvoient pas à un tournant dans les relations bilatérales. Certes, Washington pourrait décider de fermer la base d’Al-Udeid, mais ce serait là un coup de tonnerre stratégique peu vraisemblable. Le Pentagone, via son porte-parole, a affirmé que, « au niveau des opérations militaires », la crise « n’a pas d’impact » : « Nous continuons d’être reconnaissants aux Qataris pour leur soutien de longue date à notre présence, et nous n’avons pas de projet de changer notre position au Qatar » (2). Il se trouve, il est vrai, que le général James Mattis, secrétaire à la Défense, a été le chef du CENTCOM, le quartier général des forces américaines au Moyen-Orient, implanté sur la base de Tampa en Floride et dont le QG avancé est… sur la base d’Al-Udeid, au Qatar.

Dès lors, sur quels soutiens régionaux le Qatar peut-il compter ?

Deux membres du CCG peuvent jouer les médiateurs : le Koweït et Oman. L’émir du Koweït s’est déjà rendu à Riyad pour jouer les bons offices - comme il l’avait déjà fait en 2014 lors de la crise précédente, dite « crise des ambassadeurs », qui avait duré 8 mois. Mascate pourrait également intervenir, même si le sultan Qabous, âgé et malade, ne se déplace plus, et est considéré avec une certaine suspicion par les Saoudiens du fait de ses bonnes relations, revendiquées, avec Téhéran.

Les Iraniens, exaspérés par les déclarations du président Trump et des dirigeants saoudiens contre leur pays lors du sommet de Riyad, et soupçonnant la main de Riyad derrière les attentats qui ont frappé Téhéran le 7 juin, pourraient jouer sur les divisions internes au sein du CCG en soutenant politiquement Doha. Ils ne le feront pas car, outre que cela « plomberait » plus encore le cas du Qatar aux yeux de ses adversaires, un interventionnisme trop visible conforterait les accusations américano-saoudiennes sur « le rôle subversif de l’Iran dans le Golfe ». L’Iran joue donc la carte diplomatique : « la résolution des différends dans les pays de la région, y compris les problèmes actuels entre les trois voisins du Qatar et ce pays, n’est possible que par des moyens politiques et pacifiques et un dialogue franc entre les parties. » En revanche, à peine les mesures d’embargo économique annoncées contre Doha, des représentants économiques iraniens se sont proposés d’aider le Qatar à sortir de cette mauvaise passe : des responsables des autorités portuaires et maritimes proposent leurs services ; le président de l’Union des producteurs agricoles se fait fort de fournir à son voisin tous les fruits, légumes et autres produits agricoles dont les consommateurs qataris auraient besoin - un marché alimentaire estimé à un milliard de dollars par an.

Le soutien le plus affiché qu’a reçu Doha est celui de la Turquie. Le président turc a en effet déclaré que les sanctions prises à l’endroit du Qatar « n’étaient pas appropriées » en ajoutant que son pays restera « aux côtés de ceux qui l’ont soutenu lors des moments difficiles ». Un soutien qui est un « renvoi d’ascenseur » au Qatar. En effet, en juillet 2016, l’émirat avait été le premier pays arabe (avec le Maroc) à condamner la tentative de coup d’Etat militaire en Turquie. A l’inverse, les Emirats arabes unis avaient ostensiblement pris position en faveur des putschistes, la chaîne al-Arabiya ayant même relayé les rumeurs d’une fuite du président Erdogan en Allemagne. Les relations bilatérales turco-qataries sont excellentes, avec des échanges commerciaux en très forte croissance ces dernières années. Les dirigeants qatari et turc ont d’ailleurs multiplié les voyages officiels réciproques. Les autorités d’Ankara dénoncent donc le mauvais procès fait à Doha, et affirment vouloir aider économiquement le pays à sortir d’éventuelles difficultés de ravitaillement. Mais surtout, elles ont annoncé vouloir accélérer le déploiement sur une base au Qatar d’une « force d’intervention turque pouvant monter jusqu’à plusieurs milliers d’hommes », en application d’un accord de coopération militaire conclu en avril 2016 à Doha, et qui concernait au départ plutôt l’entraînement de forces qataries par les Turcs (3). Ankara s’est, d’autre part, activé diplomatiquement depuis le 5 juin pour constituer un axe Turquie-Iran pour soutenir le Qatar face à l’Arabie saoudite. On a là une illustration supplémentaire des incohérences de la diplomatie « néo-ottomane » du président Recep Tayyip Erdogan : il y a peu, il soutenait fermement l’intervention saoudienne au Yémen, et stigmatisait, en tant que dirigeant sunnite, « l’expansionnisme persan et sectaire [chiite] » dans la région, du Golfe à l’Irak et à la Syrie. Et alors qu’il a de très sérieux motifs de tensions avec l’Iran sur le dossier syrien, on le retrouve aujourd’hui aux côtés de Téhéran sur le dossier du Qatar, aux risques évidents de braquer Riyad et encore plus Le Caire - si cela est possible, les relations entre la Turquie pro-Frères et l’Egypte étant exécrables depuis 2013 et l’écrasement des Frères musulmans par le maréchal Sissi.

Pour le moment, on peut donc considérer que Doha n’a guère de soutien dans la région. Payant sans doute là, comme lors de la crise de 2014, sa volonté de mener une politique de puissance régionale (soutien à des forces politiques islamistes) et globale (influence médiatique, sportive, financière, etc.) sans avoir les moyens politico-militaires effectifs de la défendre face à la puissance réelle qui est celle du royaume saoudien (4). Notons enfin qu’Israël, déjà très satisfait de la tonalité anti-iranienne de la nouvelle administration américaine, se réjouit ouvertement des déboires de Doha, protecteur patenté du Hamas palestinien depuis des années. Et estime que cela pourrait faciliter un rapprochement avec Riyad et les Etats du Golfe pro-saoudiens : « les mesures prises contre le Qatar ouvrent la voie à une coopération dans la lutte contre le terrorisme ».

La crise se résoudra peut-être comme celle de 2014, par l’intervention de médiateurs régionaux. Mais cette fois-ci, coincé entre l’enclume américaine et le marteau saoudien, l’émirat du Qatar risque de devoir passer sous les fourches caudines, et rentrer dans le rang (saoudien) « pour de bon » : on évoque ainsi un changement radical de la ligne éditoriale d’Al-Jazeera, voire même la fermeture de la chaîne. C’est en tout cas une des crises les plus sérieuses au sein du CCG depuis sa création en 1981. Et, plus largement, le « bloc sunnite » moyen-oriental est des plus fissurés (la Turquie s’opposant dans cette affaire à l’Egypte et au royaume saoudien), alors que, de Téhéran à Beyrouth via Bagdad et Damas, le « croissant chiite » piloté par l’Iran semble prendre de plus en plus de consistance …

Notes :
(1) De droit qatari, Al-Udeid abrite notamment des bombardiers B-52, des avions furtifs F-117, des drones, des bombes MOAB (Bombe guidée à effet de souffle, c’est la plus puissante arme non-nucléaire américaine, récemment utilisée en Afghanistan contre l’État islamique), et environ 10 000 militaires américains. Al-Udeid gère des opérations aériennes en Irak, en Syrie et en Afghanistan. La base est aussi utilisée par les Qataris (quelques centaines d’hommes) et, occasionnellement, par les Britanniques.
(2) http://www.lemonde.fr/donald-trump/article/2017/06/07/donald-trump-suscite-l-embarras-a-washington-en-mettant-en-cause-le-qatar_5139729_4853715.html
(3) Un accord sur la gendarmerie avait préalablement été conclu en décembre 2015 entre ministres de l’Intérieur.
(4) On ne peut qu’être dubitatif sur les capacités réelles qu’aurait l’émirat à s’opposer militairement à Riyad, quand bien même le ministre qatari des Affaires étrangères « rejette l’idée d’une intervention militaire à la frontière saoudienne ».

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