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Entretien avec Nabil Ennasri - Le Qatar à l’épreuve de la crise du Golfe
Article publié le 10/08/2017

Question de Claude-Henry Dinand et de Anne Gadel

Nabil Ennasri travaille sur le Qatar depuis près d’une quinzaine d’années. Licencié en Arabe moderne de l’Université de Provence et diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques d’Aix-en-Provence, il finit actuellement une thèse de doctorat sur la politique étrangère de ce pays. Auteur de l’essai géopolitique intitulé "L’énigme du Qatar" (ed. IRIS) et d’un ouvrage de présentation de l’émirat titré "Qatar" (ed. De Boeck), il suit de près l’actualité de ce pays depuis 2004, année où il s’y rend pour la première fois dans le cadre d’un stage de langue. Directeur de L’Observatoire du Qatar qu’il a fondé en 2013, il intervient régulièrement dans les médias sur des questions portant sur la géopolitique du monde arabe.

Pouvez-vous revenir sur les réactions du Qatar, depuis la rupture des relations diplomatiques avec certains États du Conseil de coopération du Golfe ?

Je dirais que le Qatar a réagi à la crise en deux temps. Au-delà de l’effet de surprise qui a pris de court les autorités, l’émirat a très tôt saisi la mesure de l’enjeu en mettant en place un substantiel pont aérien avec la Turquie. Cette décision avait pour but de rassurer l’opinion interne de sorte à éviter la panique. La peur, lors des premières 48 heures, était en effet palpable chez un grand nombre de citoyens et d’expatriés et il fallait faire la démonstration pour la famille royale que la situation était sous contrôle. À ce titre, l’aide de la Turquie a été particulièrement précieuse, tant dans l’acheminement continu de vivres de substitution que sur l’envoi express de troupes militaires.

La deuxième étape dans la réponse a été d’impulser un activisme diplomatique au plus haut niveau avec les pays occidentaux, en premier lieu les États-Unis. Le Qatar sait que, si risque d’invasion il y a, cette dernière ne pourra être menée sans l’aval de Washington. Aussi, il fallait convaincre les cercles de pouvoir américains qu’il n’était pas dans leur intérêt de laisser les pays du blocus aller jusqu’à entreprendre une agression militaire du pays. La signature du contrat sur les avions de combat F-15 pour un montant de 12 milliards de dollars quelques jours après le début de l’embargo entrait dans ce cadre. Cet épisode devait illustrer avec force l’idée selon laquelle les États-Unis avaient besoin du Qatar, d’une part pour consolider la bonne santé de son complexe militaro-industriel (dont on sait l’importance centrale dans la vie politique Outre-Atlantique), que pour la pérennité de la base d’al-Udeid où stationnent quelques 10 000 soldats américains.

Le Qatar va-t-il devoir infléchir durablement sa stratégie diplomatique « tous azimuts », en se tournant vers l’Iran, ou pourra-t-il conserver un rôle d’équilibriste des relations internationales ?

Il est assez clair aujourd’hui que l’un des grands vainqueurs de la crise est l’Iran. Alors qu’il était unanimement ostracisé par les pays du Conseil de coopération du Golfe (CCG), Téhéran tire aujourd’hui ses marrons du feu en renouant de manière spectaculaire avec Doha. Dès le début du conflit, l’Iran a en effet envoyé plusieurs cargaisons de vivres par mer et via les airs, ce qui a été perçu comme un signal positif de la part de l’opinion qatarie. Certes, le Qatar n’avait jamais totalement rompu avec son grand voisin du nord mais la crise a précipité un rapprochement bilatéral plus conséquent. Cette évolution s’est faite au détriment du projet saoudien d’endiguement de la puissance iranienne qui, ces dernières années, a constitué la colonne vertébrale de la diplomatie de la monarchie. On peut même dire que Riyad et Abou Dhabi ont finalement obtenu l’inverse de ce qu’ils désiraient : alors que l’objectif initial était de rompre le cordon entre Doha et Téhéran, le blocus n’a fait que renforcer les liens entre les deux capitales.

Sur la situation d’« équilibriste » du Qatar dans les relations internationales, j’opterai plutôt pour la notion de médiateur. Après avoir pris acte de son revers dans sa volonté de faire évoluer, selon ses intérêts, la dynamique des « printemps arabes » (particulièrement en Égypte et Syrie), le Qatar est revenu à cette posture de médiateur qui avait permis sa reconnaissance internationale au cours de la décennie 2000. À partir de juin 2013 et la passation de pouvoir entre l’émir Hamad et son fils Tamim, le pays avait en effet délégué à l’Arabie saoudite le leadership en matière de soutien à l’opposition syrienne et souhaitait redorer son blason en adoptant une attitude plus neutre dans certains conflits. Ainsi, il a pu faciliter la libération d’otages ou de journalistes en Syrie ou au Liban, ce qui a été salué par la communauté internationale. Par contre, la nouvelle donne ouverte par la crise du blocus entamé le 5 juin ne va pas laisser le Qatar indifférent et ce dernier va naturellement se défendre. Mais en lieu et place du Hard power, il va puiser dans les leviers de son Soft power pour convaincre l’opinion internationale et la société civile mondiale qu’il est du bon côté de l’histoire. Ceci explique l’activisme du pays dans les enceintes internationales, l’appel aux juridictions de l’ONU en vue de déposer des plaintes ou l’organisation à Doha de grandes conférences destinées à défendre les notions de liberté de la presse et de l’information.

Le Qatar affiche depuis deux ans une volonté de lutter effectivement contre le financement du terrorisme et le blanchiment d’argent (adaptation de son arsenal juridique, missions Trac Fin), avez-vous des remarques / précisions à ce sujet ? Comment interprétez-vous le récent amendement par décret de la loi anti-terroriste par l’émir ? Quel potentiel impact pourrait avoir cet amendement sur la crise du Golfe sur la crédibilité du Qatar en matière de lutte contre le financement et les activités terroristes ?

Je dirais d’abord que la notion de « terrorisme » est une notion floue, élastique et qui ne bénéficie pas, jusqu’à aujourd’hui, de définition unanimement établie par la communauté internationale. Qui plus est, elle répond souvent à certains agendas puisqu’un acteur international peut faire usage de l’argument du terrorisme lorsqu’il souhaite délégitimer un adversaire et le mettre ainsi dans une situation inconfortable. Je ne parle même pas du fait que cette notion peut historiquement s’inverser au gré des circonstances : tout le monde se rappelle que des personnalités comme Nelson Mandela ou Yasser Arafat avaient, à un moment donné de leurs parcours, été qualifiées de « terroristes » avant d’être considérées comme des symboles de la lutte pour la liberté. Je finirais pas mentionner qu’en France, certains courants politiques n’hésitent pas, par exemple, à soutenir la formation kurde du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) alors qu’il est dans le même temps classé comme organisation terroriste par l’Union européenne et les États-Unis.

Bien entendu, cela ne veut absolument pas dire que l’on cautionnerait le terrorisme mortifère, bien réel celui-là, de l’Organisation État Islamique (OEI) ou celui d’al-Qaïda. Seulement, il faut juste replacer les choses dans leur contexte et rappeler que lorsque le Qatar a intensément soutenu l’opposition syrienne (diplomatiquement, puis par les armes à partir de février 2012), cela répondait à un discours dominant au niveau mondial de soutien au peuple syrien et de lutte contre la répression que menait l’appareil d’État syrien. À l’unisson d’une grande partie de la communauté internationale, Doha a donc joint le geste à la parole en fournissant des armes légères à des rebelles que l’on qualifiait alors de « freedom fighters ». Lorsque le Qatar a constaté que cet envoi pouvait, à partir de la mi-2013, tomber dans l’escarcelle de groupes radicaux, il a mis fin à ces acheminements.

Accuser le Qatar aujourd’hui de soutien au terrorisme est donc quelque peu abusif puisque ce serait faire une lecture rétroactive de faits qui, dans leur temporalité historique effective, ne démontrent pas une quelconque complaisance de Doha vis-à-vis de groupes extrémistes anti-occidentaux. Dernière chose sur cet aspect : il ne faut pas oublier que l’OEI a constamment brocardé les principautés du Golfe pour leur « soumission à l’ennemi américain ». La revue Dabiq, l’un de relais médiatiques de l’OEI, avait ainsi en 2015 ciblé la famille royale du Qatar en l’affublant de tous les sobriquets. Du reste, le Qatar accueille le Centcom, le commandant central américain, celui-là même qui dirige les opérations militaires frappant les bases de … l’OEI.

Sur les derniers développements en matière de lutte contre le terrorisme (le récent amendement législatif notamment), je dirais qu’ils ont été entrepris afin que Doha donne des gages à ses voisins et à l’Occident en général. Pour en finir avec l’accusation lancinante d’Etat parrain du terrorisme régional, le gouvernement qatari a également tenu à signer un accord avec l’allié américain sur la lutte contre le financement du terrorisme de sorte à le rendre inattaquable sur cette question. Dans les faits, cela consistera en l’envoi de deux responsables américains qui siègeront en permanence au Qatar et qui superviseront les efforts du pays en matière de lutte contre les transactions financières douteuses. Avec ces mesures, Doha envoie un message à ses voisins en leur signifiant qu’il s’inscrit pleinement dans les six conditions qu’ils avaient édictées pour un règlement de la crise. C’est aussi une manière de dire que la balle est désormais dans leur camp.

Quelle est la position du Qatar vis-à-vis des acteurs plus modérés dans le cadre de cette crise et qui pourraient se positionner comme moteurs d’un processus de médiation (Koweït et Sultanat d’Oman) ?

Le Qatar a tenu à saluer dès le départ la médiation opérée par l’émir du Koweït. Il a également salué la position de neutralité prise par Oman. La position de ces deux pays est très importante car elle écarte la possibilité de voir le Qatar être exclu du Conseil de coopération du Golfe puisque ce genre de décisions doit se prendre à l’unanimité des membres. L’opinion qatarie a dans le même temps largement applaudi cette bienveillance ; on a ainsi vu à Doha fleurir des portraits géants de l’émir du Koweït et du souverain omanais précisément en guise de reconnaissance par rapport à leur attitude. Plus largement, ces deux pays, particulièrement le Koweït qui vient de commémorer le 27e anniversaire de son invasion par l’Irak, souhaitent à tout prix écarter la perspective d’un affrontement qui fracturerait dangereusement la famille du Golfe et ce, alors même que la région vit des soubresauts dramatiques.

Va-t-on vers une déstabilisation durable du jeu des puissances dans la région moyen-orientale ?

On va vers une reconfiguration substantielle de l’équation stratégique du Golfe. L’axe qui se dessine entre le Qatar, la Turquie et l’Iran va certainement être appelé à se renforcer au détriment du camp saoudo-émiro-égyptien. Le plus grand perdant dans cette histoire restera peut-être la monarchie saoudienne. Alors que le roi Salman avait tout fait depuis le début de son règne (entamé en janvier 2015) pour former un large « front sunnite » comprenant la puissante confrérie des Frères musulmans dans sa confrontation avec le rival iranien, le voilà aujourd’hui confronté à une situation bien moins confortable avec le retrait du Qatar et de la Turquie. Dans le but de compenser ce déficit de puissance, Riyad serait prête, sous les encouragements de la diplomatie émirienne, à négocier une ouverture avec Israël pour recréer une alliance dont le ciment serait l’écrasement de toutes les forces liées à l’islam politique dans la région. Déjà, des contacts en haut lieu ont été pris et le gouvernement Netanyahou ne cache pas sa satisfaction de voir ce nouveau paysage lui ouvrir les portes d’une normalisation avec les « pays sunnites modérés ». Avec la très probable accession au pouvoir suprême de Mohamed ben Selmane, l’actuel prince héritier saoudien, cette conjoncture porte en germe des lignes de fracture (notamment à l’intérieur de la société saoudienne), qui pourront potentiellement s’exprimer au grand jour dans un avenir proche.

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