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Jean-Pierre Filiu et David B., Les meilleurs ennemis, Une histoire des relations entre les Etats-Unis et le Moyen-Orient
Article publié le 30/11/2011

Par Chloé Domat

Jean-Pierre Filiu est historien et travaille plus particulièrement sur le Moyen-Orient et sur l’Islam. Il est l’auteur d’une dizaine d’ouvrages sur ces problématiques dont Les neuf vies d’Al Quaida ou encore L’apocalypse dans l’Islam.
De sa rencontre avec David B. - enfant prodige de la bande dessinée contemporaine qui a notamment inspiré Marjane Satrapi - aux « Rendez vous de l’histoire de Blois », nait une collaboration fructueuse : ensemble ils travaillent à l’élaboration de la bande dessinée Les meilleurs Ennemis, en trois tomes (seul le premier tome est disponible pour le moment) relatant l’histoire des relations entre les Etats-Unis et le Moyen-Orient.
Le talent graphique de David B. permet de créer un langage graphique très abouti qui s’allie parfaitement au travail de recherche effectué par l’historien : les textes contenus dans les bulles sont en fait des citations documentées.

Les Meilleurs Ennemis Tome 1 s’ouvre en Irak, sur le mythe de Gilgamesh et Endikou. Dans l’épisode choisi, les deux héros partent combattre le « mal » en pays voisin et s’approprient les précieux arbres du Pays du Cèdre pour embellir leur demeure. Guerre aux lourdes conséquences qui rappelle l’intervention américaine de 2003 en Irak. Ce premier chapitre se referme sur une comparaison entre la Stèle des Vautours, une œuvre d’art sumérienne retrouvée en Irak et les photos des exactions commises à la prison d’Abou Ghraib, toujours en Irak. Dans les deux cas, à des milliers d’années d’écart, des piles de prisonniers. Comme le dit le commentaire accolé à cette planche, « les photos de la prison d’Abou Ghraib sont la Stèle des vautours de notre siècle ».
Les personnages de la littérature mésopotamienne antique servent ainsi d’entrée en matière pour Jean-Pierre Filiu et David B. A travers cet ouvrage, les auteurs retracent l’histoire des relations entre les Etats-Unis et le Moyen-Orient, tout en gardant à l’esprit que cette histoire est ancrée dans un certain nombre de mythes fondateurs. Comme le souligne Jean-Pierre Filiu, ces tragédies font partie du passé commun et ont crée une identité commune qu’il serait dangereux de prétendre avoir oubliée.

Une fois le cadre de l’étude posé, l’ouvrage suit un plan chronologique de 1783, date à laquelle l’indépendance américaine est reconnue par le Royaume-Uni, à 1953. Trois chapitres analysent l’évolution des intérêts américains au Moyen-Orient : sécuriser les routes maritimes, garantir un approvisionnement en pétrole et établir une politique d’alliances, voir de clientélisme.

« Barbarie », la première étape, dépeint les conflits de piraterie qui ont opposé les jeunes Etats-Unis aux puissances Méditerranéennes aux XVIIIème et XIXème siècles.
Déjà au XVème siècle, la piraterie était affaire courante en Méditerranée, à la fois façon de combattre et activité rentable pour les Etats qui la pratiquaient. On observe qu’une partie des croisades s’est jouée en mer et que de nombreux chrétiens ont été faits prisonniers et réduits en esclavage en Orient. Au XVIIIème siècle, la situation se calme et des traités de paix sont signés entre les Etats européens et l’Empire ottoman, mais la Grande-Bretagne laisse entendre à l’Algérie que les navires arborant le pavillon américain, indépendants depuis 1776, ne sont plus sous protection britannique.
Cela marque le début de nouvelles hostilités, les Algériens attaquant les bateaux de commerce américains. Nouveaux venus dans l’arène des relations internationales, les Américains rencontrent donc le Moyen-Orient par la guerre. L’Algérie et le Maroc acceptent de signer des accords de paix mais c’est en Libye que le conflit s’envenime. Thomas Jefferson, ambassadeur à Paris et John Adams, ambassadeur à Londres, tentent de négocier avec la régence de Tripoli, mais c’est un échec. Commence alors un long conflit entre les Etats-Unis et le Pacha Yusuf Karamanli, chef libyen qui mène une politique relativement autonome par rapport au Sultan ottoman.
Les Américains parviennent à une paix moyennant finances mais celle-ci est de courte durée car le Pacha demande toujours plus, en suivant la formule « il est vrai que vous avez payé pour faire la paix, mais vous n’avez pas payé pour la garder » (p. 25). La guerre commence alors officiellement même si les deux pays ne savent pas vraiment à quoi s’attendre, comme le souligne Jean-Pierre Filiu : la plupart des sujets du pacha ignorant l’existence même du continent américain.
Les Etats-Unis lancent plusieurs escadres afin d’établir le blocus du port de Tripoli et d’en finir avec les « Barbaresques », mais encore une fois, c’est un échec. Les navires américains, souvent trop gros, ne parviennent pas à approcher suffisamment les côtes libyennes. Malgré quelques batailles victorieuses, des explosions, des tentatives de bombardement, la flotte américaine « piétine devant Tripoli » (p. 48). Le Pacha exulte ; il capture, demande des rançons et se voit même débarrassé du quartier juif de Tripoli par le commodore Preble qui a mal visé lorsqu’il attaquait la ville au mortier.
Face à la défaite militaire, les Etats-Unis changent de tactique. Ils lancent une guerre politique, s’ingèrent dans les affaires du Pacha, « et pour la première fois de (leur) histoire, vont tenter de renverser le gouvernement d’un pays hostile » (p. 50).
Il se trouve que le Pacha avait deux frères. Pour arriver au pouvoir, il en tua un et exila l’autre. Les Américains ne tardent pas à faire alliance avec le frère proscrit, qui monte une armée pour marcher sur Tripoli et reprendre le pouvoir. La politique américaine s’articule alors ainsi : d’un coté le blocus maritime, bien que fébrile, est maintenu ; de l’autre coté les discussions diplomatiques se poursuivent et une armée se prépare à attaquer par la terre. Malgré des dissensions entre les membres de l’expédition terrestre, les Américains parviennent à maintenir un semblant de cohésion. Lorsque la ville de Derna tombe, le Pacha capitule. Les Américains ont obtenu ce qu’ils voulaient et le Pacha a sauvé la face puisqu’il a conservé son pouvoir. Même si la guerre aurait pu se poursuivre afin que le frère du Pacha reprenne le trône qui lui avait été promis, la paix est préférée car elle « épargne des vies et de l’argent américain ». Malgré quelques tumultes avec les pirates algériens, les conflits de piraterie prennent fin. Les Etats-Unis sont libres de faire circuler leurs flottes et ne tardent pas à conquérir de nouvelles mers.

Si les Américains montrent, au XIXème siècle, peu d’intérêt pour le Moyen-Orient (ils n’ont par exemple pas de relations formelles avec l’Empire ottoman), ils envoient cependant un grand nombre de missionnaires. Comme le souligne Jean-Pierre Filiu, « en 1895, le réseau missionnaire américain au Moyen-Orient contrôle 400 écoles, 9 collèges, 9 hôpitaux et 10 dispensaires » (p. 63). Même si peu de musulmans se convertissent, ces missionnaires permettent d’asseoir la présence américaine car l’idée selon laquelle l’Orient serait une zone clé commence à germer dans les esprits. En 1902, le théoricien américain Alfred Mahan forge le terme de Moyen-Orient « pour affirmer que toute puissance contrôlant ce « Moyen-Orient » contrôlerait le monde » (p. 63). La politique américaine évolue avec la Deuxième Guerre mondiale.
Le besoin en pétrole avait déjà motivé les Etats-Unis, à travers le travail de Charles Crane, à développer des accords pétroliers avec la monarchie saoudienne, seul pays disposant de cette ressource sans être pris dans le bras de fer franco-britannique. Une nouvelle étape est franchie en 1945 à bord du destroyer Quincy, où le roi Ibn Saoud est reçu avec sa suite pour rencontrer le président Roosevelt. La rencontre est passionnante et Jean-Pierre Filiu l’enrichit de détails : « pensant qu’il devait nourrir l’équipage du destroyer, (le roi) est venu avec tout un troupeau » (p. 76), de l’autre coté Roosevelt, « s’abstient de boire de l’alcool et lui qui est un gros fumeur, bannit les cigarettes ». Si la conversation est au début difficile, une complicité se créée entre les deux chefs d’Etat quand ils « se découvrent une passion commune pour les travaux agricoles ». Autre anecdote, l’Américain souhaite l’accord du roi pour l’établissement des juifs en Palestine car ceux-ci ont trop souffert du nazisme. Ibn Saoud répond : « Donnez aux juifs et à leurs descendants les meilleurs terres et les maisons appartenant aux Allemands qui les ont opprimés » (p. 79). Les Saoudiens promettent toutefois de soutenir les Etats-Unis contre l’Axe et un accord d’amitié est conclu. « La sécurité énergétique des Etats-Unis est assurée en échange de la sécurité stratégique du royaume saoudien » (p. 80), un accord qui dure jusqu’à aujourd’hui.

La dernière partie est consacrée aux premiers pas de la politique américaine en Iran et à son premier essai fructueux de « régime change ». Lors de la Deuxième Guerre mondiale, l’Iran s’engage contre l’Axe mais des tensions sont déjà palpables entre partisans de l’Occident et ceux de l’URSS et se concentrent sur la répartition des revenus du pétrole, gérés par l’AIOC (détenue à 51% par la Grande-Bretagne). En 1943, le député Mohammad Mossadegh revendique la « liberté et l’indépendance de l’Iran » vis-à-vis des puissances occidentales et refuse la main mise de l’Angleterre et de l’URSS sur les ressources économiques du pays. Mohammad Mossadegh est décrit par Jean-Pierre Filiu comme un homme très cultivé, qui aime notamment s’exprimer en français lors des réunions internationales (p. 86). Elu par la suite Premier ministre, il nationalise l’AIOC, ce qui entraine un boycott du pétrole iranien et une baisse de 40% des revenus du pays. Mais Mossadegh ne lâche pas prise, malgré la crise interne. La solution américaine arrive alors : il faut renverser Modssadegh. Après deux tentatives infructueuses, Eisenhower et la CIA lancent « le processus de subversion », utilisant sur place le général Zahedi qui a les hommes et les armes, l’Ayatollah Kashani qui a la légitimité religieuse et une foule de petites mains. Il leur manque l’appui du Shah mais les Américains se montrent convaincants et il finit par signer la destitution de son Premier ministre. La propagande est lancée contre Mossadegh, « les politiciens corrompus l’attaquent au Parlement », « Des mollah vendus le stigmatise dans leurs prêches », « Les journalistes stipendiés lancent des campagnes d’une grande violence », « De faux manifestants, payés à la journée commencent à descendre dans la rue » (p. 103). La foule des manifestants se densifie à mesure que les faux manifestants « en entraînent de vrais », le pays sombre dans le chaos. Puis les Américains font organiser des manifestations en faveur du Shah (qui a fui à Rome entre temps) : « La troupe converge vers la maison du Premier ministre », et le général Zahedi dépose Mossadegh et prend sa place. Anecdote recueillie par les auteurs, lorsque le général Zahedi débute sa déclaration, à la suite d’une erreur technique, l’hymne américain est lancé comme musique de fond (p. 110). Le Shah rentre alors triomphant, Mossadegh est condamné à trois ans de prison et termine sa vie en résidence surveillée.
« Pour la CIA l’opération « Ajax » est une réussite : un coup limité pour un impact considérable. Elle sert de modèle au coup d’état qui renverse le président Arbenz au Guatemala en 1954 ». Cette opération est aussi le moyen d’évincer la Grande-Bretagne. A partir de là, les Etats-Unis sont la seule grande puissance au Moyen-Orient.

Jean-Pierre Filiu et David B., Les meilleurs ennemis, Une histoire des relations entre les Etats-Unis et le Moyen-Orient, 
Volume 1, 1783-1953, 
Paris, Futuropolis, 2011.


Entretien réalisé avec l‘auteur à Beyrouth, http://bibliobs.nouvelobs.com/bd/20111123.OBS5194/revolutions-arabes-attention-aux-cliches.html

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