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Les ambassadeurs de France au Liban de 1946 à nos jours : un corps spécifique de la diplomatie française au Moyen-Orient ? (1/2)
Article publié le 12/10/2017

Par Stéphane Malsagne

Stéphane Malsagne est agrégé, docteur en histoire (Paris I) et chargé d’enseignement sur l’histoire du Moyen-Orient à Sciences Po Paris et à l’UVSQ.
Il est l’auteur de plusieurs ouvrages sur le Liban dont Fouad Chéhab (1902-1973), une figure oubliée de l’Histoire libanaise, Karthala/Ifpo, 2011 ; Journal du Père Lebret au Liban et au Moyen-Orient (1959-1964), Geuthner, 2014 et Sous l’œil de la diplomatie française. Le Liban de 1946 à 1990, Geuthner, 2017.

La récente visite officielle en France du président libanais Michel Aoun et le voyage d’Emmanuel Macron à Beyrouth prévu au printemps 2018 semblent témoigner d’une nouvelle vitalité au plus haut niveau de la relation franco-libanaise. Face aux défis actuels immenses que connaît le Liban (menace djihadiste, crise financière sans précédent, gestion des réfugiés syriens, corruption généralisée dans les structures de l’Etat, discrédit pesant sur la classe politique), le président français a appelé de ses vœux au maintien d’un « Etat fort » au Liban. L’Etat fort, formule pour le moins ambiguë, est précisément celui que le général Aoun, élu péniblement en 2016 après plusieurs années inédites de vacance présidentielle, semble vouloir incarner depuis longtemps avec le soutien du Hezbollah dont les soldats combattent aux côtés du régime syrien de Bachar el-Assad.

Ancien mandat français au Levant (1920-1946), le sort du Liban n’a jamais laissé la France indifférente après l’indépendance du pays tant ses intérêts politiques, économiques et culturels au Moyen-Orient y sont restés profondément ancrés. Inutile de revenir ici sur l’ancienneté bien connue des intérêts français au Levant, lesquels se sont renforcés dès la fin du XIX è siècle et qui ont abouti à la formation des mandats français sur la Syrie et le Liban en 1920. L’Etat du Grand-Liban dans ses frontières actuelles a été alors créé par la France à la demande des maronites. Des hauts-commissaires français s’y sont succédés, puis des délégués généraux à partir de la Seconde Guerre mondiale, moment décisif pour l’accession aux indépendances syrienne et libanaise. Dans le cas du Liban, l’indépendance actée par le départ des derniers soldats français en 1946, s’est accompagnée d’un transfert progressif de souveraineté en faveur du nouvel Etat libéré de la tutelle française. Le moment fut parfois douloureux pour l’ancienne puissance mandataire, mais il n’entraîna aucune rupture entre Paris et Beyrouth. La France chercha au contraire dès les premières années post-mandataires, à entretenir par divers moyens des relations privilégiées avec son ancien territoire. Faute de continuer à exercer sa puissance, elle voulut y maintenir son influence économique et surtout culturelle. Alors que la crise de Suez (1956) créa une fracture entre la France et la plupart des pays arabes, le Liban fut le seul pays de l’Orient arabe qui, depuis 1945, n’a jamais rompu ses relations diplomatiques avec la France.

Si le premier déplacement d’un président français au Liban est tardif et s’inscrit dans un contexte dramatique (le voyage présidentiel de François Mitterrand les 23 et 24 octobre 1983 pendant la guerre civile, après l’attentat contre le poste Drakkar), les années 1990 et 2000 voient se multiplier les séjours officiels des chefs d’Etat français à Beyrouth : ainsi en témoignent les quatre voyages de Jacques Chirac, ceux de Nicolas Sarkozy (visite-éclair du 7 juin 2008, celle du 2 novembre 2011), ou ceux de François Hollande (le 4 novembre 2012 et les 16 et 17 avril 2016 en pleine vacance présidentielle). Peu avant son élection à la présidence de la République en 2017, Emmanuel Macron avait lui-même fait le voyage de Beyrouth comme candidat pour épaissir sans doute sa stature présidentielle. La forte intensité de la relation franco-libanaise depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale se nourrit incontestablement d’affects puissants qui unissent depuis des décennies les chrétiens du Liban à une France encore perçue comme puissance protectrice traditionnelle, mais dont l’image de protectrice s’est pourtant fortement dégradée depuis les années de guerre. Les liens étroits entre Paris et Beyrouth ne sont pas non plus uniquement le fait de l’affinité et de la convergence de vue (très variable dans le temps, mais parfois très forte) entre chefs d’Etat français et libanais.

Elle doit beaucoup aussi à l’action et au zèle des diplomates français et libanais qui, sur le terrain, se sont employés au quotidien à alimenter les interactions entre Paris et Beyrouth. Faute de rupture diplomatique entre les deux capitales, et comme Paris maintint en permanence une ambassade dans son ancien mandat pendant les quinze années de « guerre civile », le Liban présente la particularité d’être le pays de l’Orient arabe dans lequel la France a envoyé le plus d’ambassadeurs depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Vingt-six ambassadeurs s’y sont ainsi succédés depuis 1946 dont sept avant 1975, huit pendant la guerre et onze sous la Seconde République. Le dernier en date, Bruno Foucher a été nommé à Beyrouth à l’été 2017, au début de la présidence d’Emmanuel Macron.

C’est sur le profil de ces diplomates que cet article se propose d’apporter des éclairages. Qui forme ce groupe mal connu des ambassadeurs de France au Liban dont le rôle fut souvent décisif depuis l’indépendance et sans qui la diplomatie française dans son ancien Mandat n’aurait pu s’exercer ? Quelle est leur formation ? Quels sont leurs parcours ? Est-il possible enfin de dégager des logiques de nomination spécifiques au poste de Beyrouth ?

Quatre générations d’ambassadeurs de France depuis 1946

De 1946 à 1969, une première génération d’ambassadeurs de France à Beyrouth née entre 1898 et la veille de la Première Guerre mondiale tente de maintenir coûte que coûte, voire de renforcer la place privilégiée que la France occupait au Liban avant l’indépendance du pays. Leurs missions marquent le temps de l’âge d’or de la présence française au Liban qui trouve son apogée sous la présidence du général de Gaulle. Les ambassadeurs de France sont alors respectivement Armand du Chayla (1946-1952), Georges Balaÿ (1952-1955 et le premier à porter le titre officiel d’ambassadeur), Louis Roché (1956-1960), Robert de Boisséson (1960-1964), Pierre-Louis Falaize (1964-1967), Pierre Millet (1967-1969), Bernard Dufournier (1969-1971), Michel Fontaine (1971-1975).

Au moment où le Liban bascule dans la guerre avec le massacre d’Aïn el-Remmaneh (13 avril 1975), Hubert Argod est le nouvel ambassadeur de France à Beyrouth. Son ambassade (1975-1979) est donc la première de la guerre du Liban. Elle marque la transition entre la première génération des représentants français à Beyrouth née avant la Première Guerre mondiale et une nouvelle génération qui débute avec Louis Delamare (1979-1981), née majoritairement dans l’entre-deux-guerres avec pour représentants ultérieurs, Paul-Marc Henry (1981-1983), Fernand Wibaux (1983-1985), Christian Graeff (1985-1987) et Paul Blanc (1987-1989). Cette seconde génération a servi au Liban dans des conditions périlleuses pendant les quinze années de « guerre civile ». Elle paya un lourd tribut avec le tragique assassinat de Delamare le 4 septembre 1981. Pour des raisons de sécurité et en raison du danger croissant du poste durant la guerre, les représentants français ne restèrent en moyenne pas plus de deux ans sur place.

Au moment où s’achève le conflit libanais et où s’installe la Seconde République née de l’Accord de Taëf (1989), une troisième génération d’ambassadeurs de France à Beyrouth s’apprête à prendre la relève. Il s’agit de la génération des diplomates qui ont servi au temps de l’occupation étrangère du Liban achevée par le retrait des troupes syriennes en 2005. Parmi eux, citons René Ala (mai 1989-juin 1991), Daniel Husson (juillet 1991-février 1993), Michel Chatelais (février 1993-mai 1994), Jean-Pierre Lafon (mai 1994-février 1997) lequel initie véritablement le temps de la reconstruction et du renouveau de la relation franco-libanaise d’après-guerre, Daniel Jouanneau (1997-1999), Philippe Lecourtier (1999-2004).

La quatrième génération d’ambassadeurs est celle de l’ère post-syrienne (2005 à nos jours). Elle compte parmi ses membres Bernard Emié (2004-2007), le premier représentant de la génération née après la Seconde Guerre mondiale, André Parant (2007-2009), Denis Pietton (2008-2012), Patrice Paoli (2012-2015), Emmanuel Bonne (2015-2017), puis Bruno Foucher tout juste nommé à l’été 2017.

Quels engagements, quelle formation ?

Sur les vingt-six ambassadeurs que la France a envoyés au Liban depuis 1946, la formation initiale des titulaires du poste révèle des permanences et des inflexions notables.

La première génération des ambassadeurs de France au Liban née entre 1898 (Armand du Chayla) et 1914 (Hubert Argod) se distingue par son engagement dans la Résistance pendant la Seconde Guerre mondiale aux côtés du général de Gaulle. Loin d’être une spécificité libanaise, il s’agit d’un trait marquant pour la plupart des diplomates français nommés par le Quai d’Orsay après la guerre. La plupart furent révoqués par Vichy. Armand du Chayla (1946-1952), le premier représentant français au Liban après l’indépendance, s’est rallié au Comité français de Londres dès octobre 1942. Georges Balaÿ, son successeur à Beyrouth (1952-1955), a été le chargé des affaires d’Afrique au Commissariat des Affaires étrangères de Londres en octobre 1942 de la même année, avant de prendre la tête du service Afrique à l’Administration centrale à Alger en octobre 1943. Louis Roché (1956-1960) a été membre de l’équipe française de la radio de Londres entre 1942 et 1943, puis deuxième conseiller auprès du délégué à Londres du Comité français de libération nationale (CFLN), entre 1943 et 1945. Pierre-Louis Falaize (1964-1967) s’est engagé quant à lui dans les Forces françaises libres (FFL) de 1940 à 1944. Bernard Dufournier (1969-1971) a été intégré en 1944 à la délégation du CFLN auprès des gouvernements alliés repliés à Londres. Michel Fontaine (1971-1975) a été enfin attaché d’ambassade à Londres entre 1944 et 1945. Les premiers ambassadeurs de France au Liban formaient déjà des réseaux de connaissances étroits qui remontaient même pour certains à l’entre-deux-guerres. Certains ont occupé des ambassades dans le monde arabe au même moment. Ainsi, lors de la crise de Suez (1956), Louis Roché (1955-1958) était ainsi à Beyrouth le collègue d’Armand du Chayla alors en poste dans l’Égypte de Nasser ou de Pierre-Louis Falaize en poste à Amman, autant de noms marquants de la présence française au Liban après l’indépendance.

Comme pour la plus grande partie des ambassadeurs de France à l’étranger, ceux qui ont occupé le poste de Beyrouth sont pour beaucoup d’entre eux diplômés de l’Ecole des Sciences politiques de Paris (Sciences Po) rebaptisée en 1945 Institut d’études politiques de Paris. Le passage par la rue Saint Guillaume est parfois complété par des diplômes d’études supérieures obtenus dans des écoles de renom. Pierre Millet (1967-1969) est ainsi parallèlement diplômé d’HEC, Bernard Dufournier (1969-1971) est agrégé d’histoire-géographie, Michel Fontaine (1971-1975) possède un diplôme d’études supérieures d’économie politique et de droit public. Louis Delamare (1979-1981), lequel connut un sort tragique prennant la guerre civile, inaugure l’ère des ambassadeurs énarques à Beyrouth. Après lui, viendront Paul-Marc Henry (1981-1983), Jean-Pierre Lafon (1994-1997), Daniel Jouanneau (1997-1999), Philippe Lecourtier (1999-2004), Bernard Emié (2004-2007), André Parant (2007-2009), Bruno Foucher (à partir de 2017). Les énarques font une percée remarquée à Beyrouth à partir de la Seconde République libanaise.

Le passage par l’Ecole des Sciences politiques de Paris n’est toutefois pas systématique. Nommé en 2015 à Beyrouth, Emmanuel Bonne est ainsi diplômé de l’Institut d’études politiques de Grenoble. D’autres ambassadeurs de France au Liban n’ont pas suivi le cursus universitaire classique avant l’entrée dans la voie diplomatique. Daniel Husson (1991-1993) n’est titulaire que d’un Baccalauréat de l’enseignement secondaire. Pierre-Louis Falaize (1964-1967) possède une licence en droit, Fernand Wibaux (1983-1985) un doctorat en droit. Christian Graëf (1985-1987) et René Ala (1989-1991) sont tous deux licenciés en droit et brevetés de l’Ecole nationale de la France d’outre-mer, tandis que Paul Blanc (1987-1989) est docteur en droit et breveté de la même Ecole. Michel Chatelais (1993-1994) est passé par l’Ecole nationale de la France d’Outre-mer.

Le profil général des diplomates français à Beyrouth révèle paradoxalement que la connaissance de l’arabe est loin d’être une condition indispensable pour obtenir le poste. Rares sont en effet les ambassadeurs arabisants ou du moins, faisant figurer sur leur notice biographique, des études d’arabe initiales. Seules quatre personnalités sur vingt six semblent arriver à Beyrouth avec une solide connaissance de l’arabe. Trois d’entre eux sont passés par l’Inalco : Paul-Marc Henry (1981-1983), Denis Pietton (2009-2012), diplômé en arabe littéral et Patrice Paoli (2012-2015), diplômé d’arabe et de persan. Christian Graeff (1985-1987) a pour sa part suivi une formation au centre d’enseignement pratique de l’arabe moderne à Bikfaya. La connaissance de l’arabe n’est donc pas un critère décisif pour un poste à Beyrouth. L’ambassadeur Daniel Jouanneau avoue n’avoir commencé à apprendre l’arabe avec son épouse qu’au moment de son arrivée au Liban.

Lire la partie 2 : Les ambassadeurs de France au Liban de 1946 à nos jours : un corps spécifique de la diplomatie française au Moyen-Orient ? (2/2)

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