Décryptage de l'actualité au Moyen-Orient
plus de 2300 articles publiés depuis juin 2010


Page facebook Page google plus Page twitter Abonnement au flux RSS
Accueil > Entretiens > Entretien avec Joseph Bahout – Le point sur le Liban après le retour de Saad (...)

Entretien avec Joseph Bahout – Le point sur le Liban après le retour de Saad Hariri
Article publié le 08/01/2018

Propos recueillis par Mathilde Rouxel

Joseph Bahout est chercheur invité au Carnegie Endowment à Washington, spécialiste du Moyen-Orient.

Quelles ont été les conditions ayant provoqué le retour de Saad Hariri sur sa démission ? L’Arabie saoudite a-t-elle obtenu des concessions du Hezbollah ?

Si l’on revient à l’analyse qui a été faite précédemment, il apparaît que le premier facteur de cette décision est avant toute chose lui-même. Elle confirme en effet que ce n’était pas sa décision, et qu’il s’agissait simplement d’un projet saoudien qui a échoué. La situation est revenue à la normale une fois qu’il fut libéré. On peut également observer en deuxième facteur le fort encouragement international au retour de Saad Hariri comme Premier ministre du Liban. Les États-Unis, la France, mais aussi certains pays arabes comme l’Égypte ont réclamé de ne pas toucher à la stabilité libanaise. Le Liban est aujourd’hui le foyer de plus d’un million de réfugiés, et personne ne souhaite voir ses problèmes déborder de ses frontières. Le Hezbollah n’a pas eu à faire de réelles concessions. Le retour de Saad Hariri a été marqué par un arrangement verbal, consacré dans la communauté du conseil des ministres ; sur le fond, rien n’a changé. On assiste à un retour boiteux au compromis libanais qui avait permis l’élection de Michel Aoun à la présidence de la République. Ce compromis disparaîtra peut-être avec les élections législatives.

La campagne menée à l’occasion de ces élections législatives, qui se dérouleront en mai 2018, peut-elle encore être pensée en fonction du clivage entre les clans du 8-mars et du 14-mars ?

Il est nécessaire aujourd’hui de changer de terminologie. On ne peut plus, depuis cette affaire, parler comme avant du clan du 14-mars. Le « 14-mars » est devenu un terme théorique, rassemblant quelques forces qui composaient le 14-mars mais qui ne comprennent plus ni Hariri, ni d’ailleurs Walid Joumblatt. En revanche, il existe toujours quelque chose qui ressemble au 8-mars, mais là encore les choses ont changé. Hariri se trouve désormais protégé par ce néo-8-mars. Par la façon dont il a échappé à la mainmise des Saoudiens - ou par la façon dont les Saoudiens, par leur entreprise manquée, ont laissé s’échapper Hariri de leur mainmise - Hariri s’est retrouvé sous la protection de Michel Aoun et du Hezbollah. Sur cet aspect, Aoun ne se cache pas : Hariri a annoncé pouvoir faire du Courant Patriotique un allié électoral. Le Hezbollah se fait plus discret, soucieux de conserver sa base électorale. Nasrallah a toutefois annoncé qu’il souhaitait rencontrer Saad Hariri, tout en précisant qu’il comprendrait que ce puisse être gênant pour Hariri lui-même. L’approche des élections va voir l’émergence de connivences électorales nouvelles entre Michel Aoun, Saad Hariri, peut-être Soleiman Frangié. Les grands perdants de cette affaire sont finalement les forces chrétiennes (les Forces Libanaises, les Kataëb, etc.) et les ultras de la communauté sunnite. Nous verrons à partir de maintenant quels nouveaux clivages ces élections laisseront émerger.

Quels sont les principaux enjeux soulevés par ces élections ?

Il y a plusieurs enjeux au niveau des forces politiques en présence. Dans un premier temps, cette élection sert Michel Aoun : élu il y a un an, il attend de cette élection qu’elle offre une plus grande légitimité à son mandat. Il espère pouvoir construire une majorité – même implicite – qui devienne l’appui législatif du pouvoir. Il a d’ailleurs souvent dit que son mandat commencerait véritablement au lendemain de ces élections. De son côté, le Hezbollah veut un Parlement qui lui offre une couverture au niveau international. Il ne souhaite pas risquer de perdre sa majorité – a priori, elle ne lui échappera pas. Pour le camp des anti-Hezbollah en revanche, les élections devaient être un bras de fer, mais s’ils lisent aujourd’hui les cartes électorales, ils doivent s’attendre à une défaite plus ou moins large.

Il est important cependant de rappeler que tout ce dont nous discutons suppose que les circonstances régionales restent les mêmes. Avec ce qui se déroule en Iran depuis la fin du mois de décembre, ces prévisions ne sont pas assurées. Bien que les manifestations qui se sont déclenchées contre le gouvernement iranien en Iran soient aujourd’hui sous contrôle, on ne sait pas encore ce à quoi cela peut mener. On peut attendre également un retour des Saoudiens sur le terrain politique libanais. L’Arabie saoudite n’a pas complètement accepté sa défaite sur le Liban, et tentera sans doute prochainement de retrouver son influence sur le pays. L’avenir de la Syrie entre également en ligne de compte. Il s’agira donc de suivre et d’analyser les positions du Hezbollah au gré des incertitudes de l’Iran.

Quelle est l’attitude des Libanais face à cette élection ?

Pour les Libanais – s’il est possible de les catégoriser ainsi –, les élections sont toujours un moment de repolitisation. Elles permettent de lire la sociologie du pays, et d’analyser les grandes tendances qui se dégagent.

Il existe des brèches dans la loi électorale qui permettent à des forces nouvelles d’exister et d’apparaître dans la course électorale. Beaucoup présentent la société civile comme nouvel acteur politique au Liban. De nombreux mouvements sont effectivement apparus récemment, en réponse à certaines crises – les déchets, la corruption. L’émergence de cette « société civile » pose de nouvelles questions théoriques : qui est-elle ? Qui représente-t-elle ? Est-elle vraiment civile ? Il est en tout cas intéressant de suivre cette sociologie-là, et de voir comment ces mouvements vont se coaliser pour faire quelque chose qui pourrait avoir du sens politiquement. Personnellement, je ne suis pas très optimiste à ce sujet.

Par-delà la question de la mobilisation de la société civile, des Libanais espèrent, par le vote, un renouvellement de la classe politique. D’autres souhaitent reconduire les candidats qu’ils ont l’habitude de soutenir.

Quels sont les risques encourus par le Hezbollah, dans le cas où la contestation se poursuive en Iran ?

Parmi les risques lointains qui guettent le Hezbollah, on pense bien sûr à une conflagration des événements en Iran. Bien que ce soit pour le moment exclu, il s’agit d’un scénario de cauchemar pour le Hezbollah : la chute de l’Iran mettrait fin à la principale ressource du mouvement.

Un autre scénario possible serait que ces manifestations, qui agitent aujourd’hui l’Iran, deviennent endémiques, et que le régime, davantage préoccupé pas sa survie en interne, se désintéresse de ses forces régionales. Dans ce cas de figure, le Hezbollah risquerait de perdre beaucoup de soutien, mais gagnerait en autonomie.

La troisième chose qui pourrait se profiler serait une requête de l’Iran auprès de ses forces régionales en cas d’envenimement de la situation – non pas que l’Iran ne dispose pas d’assez d’effectifs pour contrer les mobilisations, mais pour éviter de mettre en face des manifestants des forces iraniennes. Cela impliquerait pour le Hezbollah de dégarnir le front syrien pour gérer ce péril.

Bien qu’aucune de ces options ne soient aujourd’hui d’actualité, elles doivent être considérées par le Hezbollah. Pour le moment, Nasrallah minimise l’importance des événements ; il a même prétendu que les mobilisations touchaient à leur fin, alors que la contestation continue. La réaction de Nasrallah ressemble à celle qu’il eut aux débuts de la révolution syrienne : il semble surtout embarrassé, et débordé par cette situation.

Lire également : Entretien avec Joseph Bahout – Quelle situation après la démission de Saad Hariri ?

Les clés du Moyen-Orient est un site d’information sur l’histoire et l’actualité du Moyen-Orient. Selon la ligne éditoriale du site : « Comment l’histoire explique l’actualité », les évènements actuels du Moyen-Orient sont ainsi replacés et analysés dans leur contexte historique. Ces expertises scientifiques, réalisées par des professeurs d’université, des docteurs, des chercheurs, des militaires et des membres du secteur privé, sont publiées dans les rubriques « Repères historiques », « Analyse de l’actualité », « Portraits et entretiens » et « Infos culture ».

Découvrez les rubriques et articles rédigés par des specialistes du Moyen-Orient
Portraits historiques
Portraits contemporains
Entretiens
Analyses historiques
Historiques des Etats du Moyen-Orient
Dates anniversaire


Les pays traités : Algérie, Arabie Saoudite, Autres pays, Bahrein, Egypte, Emirats Arabes Unis, Empire ottoman, Etats-Unis, Irak, Iran, Israël, Jordanie, Koweit, Liban, Libye, Libye, Maroc, Méditerranée, Oman, Palestine, Qatar, Syrie, Territoires palestiniens, Tunisie, Turquie, Yémen
© Les clés du Moyen-Orient - Mentions légales - Design : Katelia - Réalisation : Gaiaservice