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Lamartine, La question d’Orient, Articles et discours, Edition établie par Sophie Basch et Henry Laurens
Article publié le 01/03/2012

Par Tatiana Pignon

Le seul récit des faits ne suffit pas à faire l’histoire. Il faut, pour comprendre une époque et un problème donnés, chercher à retrouver la manière dont ce problème fut posé, pensé et vécu par ceux qu’il concernait directement. C’est ce qu’invite à faire cette édition des textes de Lamartine sur la Question d’Orient, rassemblant des articles et des discours qu’Henry Laurens et Sophie Basch nous livrent avec les outils d’explication nécessaires pour en comprendre les références et les enjeux, et qui permettent à la fois de mesurer l’importance de la Question d’Orient – dont Lamartine disait qu’elle était la « question du siècle [1] » – et de retrouver des problèmes très actuels.

Les problématiques de l’ouvrage sont multiples : comprendre l’enjeu majeur qu’a représenté la Question d’Orient pour l’Europe du XIXe siècle, étudier l’œuvre oratoire et journalistique du grand homme de lettres qu’est Lamartine, observer de l’intérieur le fonctionnement politique de la France parlementaire, voir aussi, ce qui est peut-être le plus intéressant, quelle perception la France d’alors avait de l’Orient, permettant de mesurer les décalages qui la distinguent de la France d’aujourd’hui, mais aussi les ressemblances indéniables, ainsi que la persistance, de nos jours, des problèmes posés dès le temps de Lamartine – on peut prendre pour exemple celui, récurrent, de l’ingérence. La démarche d’Henry Laurens, historien du monde arabe, et de Sophie Basch, professeur de littérature française à la Sorbonne, vise véritablement à présenter les textes de Lamartine dans les meilleures conditions de lecture, c’est-à-dire sans les alourdir de commentaires mais en permettant leur pleine compréhension par le lecteur non averti. Cet objectif est atteint grâce à deux textes introductifs : l’un, historique, sur la Question d’Orient, par Henry Laurens ; l’autre centré sur la personne de Lamartine que Sophie Basch situe dans le paysage politique de son époque.

L’ouvrage débute donc par une étude récapitulative et synthétique de la « Question d’Orient » qui permet de situer les discours de Lamartine et les débats qu’ils nourrissent dans le cadre plus large d’un débat politique prégnant à l’époque, tout en soulignant ses enjeux. Cette étude est menée par le spécialiste de l’histoire contemporaine du monde arabe qu’est Henry Laurens, professeur au Collège de France et auteur de nombreux ouvrages sur ce sujet (le plus récent porte sur la question palestinienne). Elle commence par un rappel chronologique des faits, centré sur le rôle joué par les puissances européennes – notamment la France – en Méditerranée, et particulièrement dans les affaires ottomanes. Le cas de l’Algérie, sous domination française depuis 1830, est évoqué, de même que la révolution grecque de 1821-1827 et l’affrontement diplomatique et militaire auquel elle a donné lieu, affrontement dans lequel s’impliquent l’ensemble des puissances européennes, la Russie, et l’Empire ottoman. Henry Laurens replace les évènements et les prises de position politiques dans un contexte géopolitique global où émerge, entre autres, le principe des nationalités, principe que soutient la France, dans la lignée de la Révolution française et de la tradition bonapartiste. Il montre les jeux d’alliances qui se nouent entre les grandes puissances pour des raisons qui mêlent l’intérêt pragmatique, économique ou militaire, et les idéaux politiques et moraux qui animent les grandes nations de l’époque. Dans la seconde partie de ce texte, Henry Laurens examine rapidement chacun des discours de Lamartine en expliquant leur contexte, leur exactitude historique – souvent très grande – et l’effet qu’ils ont eu. Cette partie peut se comprendre comme un outil de documentation historique à la fois sur la situation d’énonciation de chacune des prises de position lamartiniennes et sur l’histoire de ces prises de position elles-mêmes.
Le second texte introductif, établi par Sophie Basch et intitulé « La question Lamartine », s’attache davantage à la biographie de l’auteur pour expliquer, entre autres, son vif intérêt pour l’Orient – où il a séjourné entre juillet 1832 et septembre 1833 – ainsi que sa conception de la politique, dans laquelle il s’est jeté à corps perdu après la mort de sa seule fille en 1833, et qu’il ne sépare pas d’idées humanistes profondes. Comme le premier, ce texte n’est pas une analyse orientée mais une présentation informée, qui laisse toute sa place aux textes mêmes.

Le corps de l’ouvrage est constitué par quinze discours, sept articles et une préface choisis pour présenter les vues d’Alphonse de Lamartine (1790-1869), député à la Chambre sous la monarchie de Juillet, sur la Question d’Orient. Ils se succèdent chronologiquement et couvrent la période 1834-1847, même si cette partie est intitulée « Discours et articles politiques 1834-1861 » ; la date de 1861 se comprend si l’on considère l’extrait du Cours familier de littérature, concernant la littérature diplomatique, qui est inséré à la fin de l’ouvrage. Auparavant se trouve une étude de Sophie Basch, nourrie de documents historiques et portant sur « Les sangsues de M. de Lamartine ou ses relations avec la Porte après l’échec de 1848 », le terme d’échec faisant référence à la victoire de Louis-Napoléon Bonaparte aux élections présidentielles alors que Lamartine était également candidat. On a ensuite une réponse de Lamartine aux Français résidant à Smyrne, réponse datant de 1850 : c’est donc bien la volonté de retracer l’évolution de Lamartine quant à la Question d’Orient qui est visible, d’autant que cette question est au cœur de tout son parcours politique.

Lamartine ne cesse d’insister, dans ses discours comme dans ses articles, sur l’importance que revêt à ses yeux la Question d’Orient, tant en termes politiques qu’humanistes, pourrait-on dire. Pour lui, l’Orient est le principal enjeu de puissance diplomatique, militaire et économique pour l’Europe du XIXe siècle. Mais l’intérêt que lui portent les puissances occidentales [2] est légitimé, aux yeux de Lamartine, par la faiblesse de l’Empire ottoman – qu’il décrit comme un « cadavre » dans les années 1830 – qui laisse « vide » et désorganisé cet espace pourtant plein de promesses : les puissances européennes, en particulier la France et l’Angleterre qui, puissances révolutionnaires, défendent la liberté des peuples, ont donc un devoir de civilisation envers l’Orient. On a là, bien sûr, un avatar de la rhétorique colonialiste, reprenant l’idée bien connue selon laquelle les nations européennes, civilisées et éclairées, doivent faire partager leurs lumières aux pays qui sont encore dans les ténèbres de la « barbarie » (Lamartine use de ce terme, par exemple pour désigner les Bédouins, dont le nomadisme ferait des êtres impossibles à civiliser). Lamartine a élaboré son propre système pour résoudre cette difficile question, et le propose à plusieurs reprises à la Chambre des Députés : il s’agirait (après la désagrégation de l’Empire ottoman, qu’il pense inévitable) d’établir un protectorat général de l’Occident sur l’Orient, et de soumettre les quatre grandes régions orientales aux quatre grandes puissances européennes : l’Égypte à l’Angleterre, Constantinople à la Russie, la Grèce à l’Autriche et la Syrie à la France. Les nombreux débats dans lesquels Lamartine s’exprime soulignent en effet les rivalités constantes qui se jouent en Orient, nouveau terrain de puissance de l’Occident. Rien ne le prouve mieux que la crise suscitée en Europe par l’expansion en Syrie de Muhammad Ali, pacha d’Égypte, en la personne de son fils Ibrahim Pacha. La question d’une intervention en Orient divise alors les grandes puissances, et manque de conduire à la guerre en 1840. On trouve, dans les discours de Lamartine, non seulement un reflet de la vie parlementaire de la France sous la monarchie de Juillet, mais aussi l’élaboration d’une vision du monde qui n’a pas beaucoup changé depuis : celle d’un monde global, interconnecté, où chaque territoire – en particulier lorsqu’il est riche, comme c’est le cas de l’Orient – est un enjeu de puissance pour les plus grandes nations, qu’un bouleversement local à l’étranger peut faire trembler presque autant qu’une révolution chez elles. La question qui se pose à l’Europe des années 1830-1840, et qui se pose toujours aujourd’hui, est celle de la légitimité d’une intervention étrangère, et donc de l’ingérence. Lamartine met en valeur les liens qui peuvent exister entre les populations orientales et celles de l’Occident : ainsi, la France chrétienne serait la protectrice naturelle des Maronites du Mont Liban, ce qui justifie à la fois l’intervention en Syrie contre les troupes égyptiennes et la domination française sur la région. Cet ardent pacifiste, même s’il place la civilisation chrétienne au sommet d’une hiérarchie commune à son époque, prône le respect des religions, des mœurs et des coutumes, et la défense des nationalités, programme qui peut paraître contradictoire avec son système de protectorat européen ; c’est que ce dernier est pour lui le moyen de faire avancer les nations orientales, de les éclairer, pour les faire prospérer.

Lamartine explique aussi l’importance de la Question d’Orient au XIXe siècle par les avancées techniques de l’Occident, en particulier l’invention de la machine à vapeur : « ces rivages de l’Orient qu’on regardait autrefois comme si loin de nous se trouvaient tout à coup rapprochés à trois ou quatre jours de nos côtes [3]. » Il souligne à de nombreuses reprises l’importance commerciale de l’Orient – qui justifie l’opiniâtreté de l’Angleterre à s’attacher l’Égypte, jalon de la route des Indes.

Mais si toutes ces raisons fondent, de fait, l’importance de la Question d’Orient pour l’Europe du XIXe siècle, elles ne suffisent pas à expliquer l’implication de Lamartine lui-même dans cette question, qui se comprend par son voyage et par ses inclinations idéologiques. Les discours et articles de Lamartine ne permettent pas seulement de mieux comprendre l’une des plus importantes questions de l’histoire du XIXe, en décrivant de l’intérieur les débats qui l’ont animée, en France du moins ; ils présentent aussi la trajectoire d’un homme avec ses passions, ses doutes, ses convictions, ses préjugés, et parfois ses regrets ; ils révèlent aussi, outre leur valeur littéraire certaine, des idées plutôt avancées pour l’époque, qui se réaliseront d’ailleurs en partie à différents moments de l’histoire, puisqu’on sait que l’Égypte se trouvera longtemps sous domination anglaise, que la Syrie sera partagée en 1920 en deux États placés sous mandat française, et que l’influence russe autour de la mer Noire demeure encore aujourd’hui.

Il s’agit donc d’un ouvrage très bien présenté et bien informé, permettant au lecteur de comprendre sans difficulté les tenants et aboutissants des discours et articles de Lamartine. Par leur ton souvent polémique, ceux-ci portent naturellement le lecteur à la réflexion. Ce livre a plusieurs mérites : celui d’être un excellent document historique pour qui s’intéresse à l’histoire du XIXe siècle, que ce soit celle de la France parlementaire ou celle de la Question d’Orient ; celui de poser à nouveau, dans les mots de Lamartine lui-même, des problèmes très actuels ; enfin celui de permettre la redécouverte d’un auteur trop souvent confiné à son rôle de poète phare du romantisme, mais qui fut aussi un grand homme politique.

Lamartine, La Question d’Orient, Articles et discours, édition établie par Sophie Basch et Henry Laurens, André Versaille Éditeur, collection « Histoire », 2011, 406 pages.

[1Préface de La Question d’Orient, la guerre, le ministère, 24 septembre 1840, in Lamartine, La Question d’Orient, page 224.

[2On comprend la Russie lorsqu’on parle ici de « puissances occidentales » ou d’ « Europe », les quatre plus grandes puissances de l’époque étant l’Angleterre, la France, l’Autriche et la Russie.

[3Préface de La Question d’Orient, la guerre, le ministère, 24 septembre 1840, in Lamartine, La Question d’Orient, page 230.

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