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Entretien avec Georges Corm à l’occasion de la parution de son ouvrage La nouvelle question d’Orient (2/2)
Article publié le 19/04/2017

Propos recueillis par Matthieu Saab

Georges Corm, économiste libanais, est un des éminents spécialistes du Moyen-Orient et de la Méditerranée. Outre son statut de consultant économique et financier international, il est professeur depuis 2001 à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth, dans le cursus des sciences politiques.
Ses ouvrages les plus célèbres sont L’Europe et l’Orient (La Découverte) ; Orient-Occident, la fracture imaginaire (La Découverte) ; La question religieuse au XXIè siècle (La Découverte) ; Le nouveau gouvernement du monde, idéologie, structures, contre-pouvoirs (La Découverte) ; Pour une lecture profane des conflits (La Découverte) ; Le Proche-Orient éclaté 1956-2012, 2 volumes (Folio/histoire). Ils sont traduits en plusieurs langues.
Il vient de publier La Nouvelle Question d’Orient aux Editions La Découverte.

Lire la partie 1 : Entretien avec Georges Corm à l’occasion de la parution de son ouvrage La nouvelle question d’Orient (1/2)

2. Quelle est la problématique de votre ouvrage ?

Samuel Huntington et Graham Fuller

Un autre thème de ce dernier ouvrage s’appuie sur une considération sur la « longue durée » de l’Histoire théorisée par Fernand Braudel, qui a introduit le modèle de la pluralité des espaces/temps de l’histoire (structure/conjoncture/événement). Sur ce plan, la question qui se pose est celle de savoir pourquoi depuis la première démocratie athénienne, ce système politique rime-t-il avec impérialisme et pourquoi les citoyens, en démocratie, ne demandent pas à leurs gouvernants de s’expliquer sur leurs aventures militaires étrangères extrêmement coûteuses pour les contribuables (guerre d’Irak, guerre d’Afghanistan, interventions armées en Libye, envoi de combattants en Syrie), alors que le déploiement de toutes ces forces militaires a pour conséquence de multiplier les comportements terroristes. En effet, l’idée que l’on déploie des armées pour lutter contre le terrorisme n’est pas crédible, je dirais même qu’elle est loufoque. En fait, ce déploiement n’a fait que démultiplier les actes terroristes. Tout cela n’a pas été discuté, expliqué aux opinions publiques occidentales qui supposent que les terroristes représentent l’expression de la psyché musulmane qui serait un invariant. En fait, c’est l’approche huntingtonienne des conflits qui domine les expressions des dirigeants occidentaux.

C’est pourquoi, dans La nouvelle question d’Orient, je lance un appel aux démocrates afin qu’ils demandent des comptes à leurs gouvernants. Ainsi, George Bush Junior et Tony Blair ont agi sur la base d’affirmations qu’ils savaient mensongères, et pourtant ils ont été réélus. Ce qui prouve que notre démocratie est malade. En France, dans la campagne présidentielle actuelle, la politique extérieure n’est pas abordée par les candidats alors qu’en Syrie et en Libye, elle a eu des résultats catastrophiques pour les peuples que les gouvernements de l’OTAN ont prétendu sauver de leur dictateurs, comme précédemment en Irak en 2003. C’est extrêmement surprenant. En effet, deux présidents français successifs (Nicolas Sarkozy et François Hollande) se sont lancés dans une véritable campagne de « démonisation » du chef de l’Etat syrien, sur le modèle de celles faites contre le président Milosevic en Yougoslavie, et avant lui contre le chef de l’Etat égyptien Gamal Abdel Nasser et aussi contre Saddam Hussein en Irak. Au point que le gouvernement français a rendu hommage à l’action de l’organisation terroriste al-Nosra, principale branche syrienne d’al-Qaida qui s’opposait au régime syrien, qui aurait fait du « bon boulot » dans ce pays d’après un ministre français des Affaires étrangères (Laurent Fabius au Maroc en décembre 2012 (1)).

En fait, cela est rendu possible parce que les opinions publiques occidentales sont enfermées dans le schéma de la « Guerre de civilisations » popularisé par Samuel Huntington, qui a estimé que les « conflits les plus étendus, les plus importants, et les plus dangereux auxquels l’Occident devra faire face à l’avenir n’auront plus lieu entre classes sociales, entre riches et pauvres, entre groupes définis suivant des critères économiques, mais entre peuples appartenant à différentes entités civilisationnelles et culturelles ».

Cette thèse est aujourd’hui installée au cœur de l’académisme et des médias, alors qu’elle est tout à fait contestable sur le plan des sciences humaines et de la politologie classique. Elle encourage la confusion intellectuelle et les contre-sens historiques. La question qui se pose est celle de savoir comment cet ouvrage a pu s’installer de façon hégémonique dans le monde académique. Un autre ouvrage que j’évoque dans mon livre est celui de Graham Fuller, ancien agent de la CIA. Il s’agit de A World without Islam (Un monde sans Islam) qui détaille une thèse non moins dangereuse que celle du Choc des civilisations de Huntington, et qui est basée d’après lui sur le fait que même s’il n’y avait pas eu l’apparition de l’Islam, l’opposition entre Orient et Occident se serait tout autant manifestée du fait de l’existence de l’Eglise orthodoxe et des Russes, tout autant étrangers à la civilisation occidentale. D’après lui, l’un des plus graves conflits religieux de l’Histoire serait celui qui a opposé Rome la catholique et Constantinople l’orthodoxe. Son souvenir serait donc encore très vivace. Dans un monde sans islam, ajoute cet auteur, la Palestine serait toujours en ébullition, l’Iran toujours férocement nationaliste. C’est ainsi que la russophobie qui se développe de plus en plus dans les pays membres de l’OTAN est alimentée par une telle thèse.

Huntington a d’abord publié un article sur le Choc des civilisations dans Foreign Affairs en 1993, Graham Fuller a détaillé sa thèse dans Foreign Policy en 2009. Ce sont les deux plus influentes revues spécialisées aux Etats-Unis. Ces deux auteurs ont par la suite publié chacun un ouvrage détaillé de leurs thèses, qui ont fait l’objet d’une promotion exceptionnelle. Tous les grands organes de presse en Occident ont vanté les mérites de ces deux ouvrages. Pour s’y opposer, il y a bien sûr les systèmes alternatifs que l’on accuse toujours de complotiste et là aussi, je déconstruis la notion de « théorie du complot », qui permet de décrédibiliser les analystes critiques des politiques occidentales en Orient et envers la Russie, même lorsqu’ils s’appuient sur des documents officiels américains. La thèse du conflit de civilisation est bien plus séduisante, car elle permet l’explication simpliste et naïve ainsi que la justification et la légitimation des expéditions et activités militaires des Etats-Unis et de l’OTAN au Moyen-Orient.

C’est pourquoi, dans mon dernier ouvrage, je récuse en détail la thèse de Samuel Huntington dans laquelle il faut surtout voir une mise à jour des vieilles thèses racistes du XIXè siècle promu par un esprit éminent par ailleurs, tel qu’Ernest Renan qui divisait le monde entre Ariens raffinés et Sémites à « l’esprit lourd » ; cette approche organise toute la perception faussée des conflits du Moyen-Orient. Elle a fait l’objet de critiques, tout à fait marginales. Je lui consacre dans La nouvelle Question d’Orient un chapitre et je demande aux antiracistes de combattre cette thèse qui est devenue létale et qui nous entraine dans un chaos mental. J’ai introduit la notion de « fanatisme civilisationel » pour décrire les effets produits par la thèse de Huntington aussi bien en Orient qu’en Occident.

La Russie et l’Occident

Je cite dans mon ouvrage un très bon auteur, Guy Mettan qui a publié Russie-Occident. Une guerre de mille ans et qui décrit cette peur européenne de la Russie, peur irrationnelle alors que, dans l’histoire, c’est toujours la Russie qui s’est faite agresser par les puissances européennes et non le contraire : on le voit à travers l’invasion de Napoléon du territoire russe, puis celle de l’Allemagne nazie et avant elle, la guerre menée contre les Soviets à laquelle ont participé une dizaine d’armées européennes pour les empêcher de prendre le pouvoir, ce qui a provoqué une guerre civile atroce. Ces nombreuses armées étrangères en Russie prouvent que ce conflit n’était pas une « guerre civile » comme on le présente généralement. Au Liban, entre 1975 et 1990, on a commis la même erreur en considérant que ce conflit était une « guerre civile » entre les communautés libanaises, notamment entre chrétiens et musulmans, alors qu’il y avait de nombreuses armées étrangères intervenantes dans le pays, telles que les factions de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), l’armée israélienne, l’armée syrienne, les contingents d’une Force arabe de dissuasion, puis une Force multinationale d’intervention.

En fait, il y a ce désir permanent de la France, de l’Angleterre et des Etats occidentaux en général, d’empêcher la Russie d’accéder aux « mers chaudes » alors qu’elle se situe à 200-300 km des côtes méditerranéennes. Pourquoi n’aurait-elle pas une présence en Méditerranée ? Alors que l’Angleterre, autrefois, et les Etats-Unis actuellement, sont à des milliers de km de la Méditerranée et dominent cette mer.

En créant une atmosphère d’hostilité permanente contre la Russie, tsariste, puis soviétique et maintenant post-soviétique, on a créé des tensions partout. Quand les Américains ont protesté contre l’arrivée des fusées russes à Cuba, cela m’a semblé tout à fait légitime, car il y a la notion d’« espace vital » qu’il faut respecter et ne pas transgresser ; or ces fusées remettaient en cause l’« espace vital » américain. Par la suite, les Etats-Unis et leurs alliés ont perdu le bon sens. Quand je faisais mes études à Paris, il y avait encore beaucoup de bon sens, des deux côtés, à droite et à gauche, encore que, à gauche si vous pensez à la SFIO, à Guy Mollet, à Suez cela est discutable, mais le général de Gaulle a rétabli le bon sens. Nous sommes très loin de cette époque.

En attendant, aux Etats-Unis et en France, on critique les hommes politiques qui souhaitent avoir des relations apaisées avec la Russie.

Le soft power

Les Etats-Unis maitrisent la puissance militaire et la « puissance douce », le soft power qui est très peu présent dans les analyses de géopolitique ou de politologie. Dans mon avant-dernier ouvrage, Pensée et politique dans le monde arabe. Contextes historiques et problématiques XIXe-XXIe siècle (2), je démontre que le contexte géopolitique de la guerre froide a été très marqué par l’usage intensif du très puissant soft power américain, notamment à travers l’influence exercée sur l’agenda des recherches et études académiques de toutes les grandes universités occidentales. Ces dernières ont réussi à capter une très grande partie de l’énergie des intellectuels arabes, y compris dans la généralisation de l’adoption de la thèse du « Choc de civilisations ». De nombreux intellectuels arabes font appel à sa logique en survalorisant une l’altérité irréductible que représenterait l’islam. De nombreux anciens marxistes reconvertis se sont adonnés à cet exercice. Aujourd’hui, l’académisme est envahi par cette notion d’Islam, ce que je dénonce fortement dans La nouvelle question d’Orient.

Dans cet ouvrage, je démontre aussi comment les puissances européennes ont contribué à créer en 1917 la Yougoslavie qui, à l’origine, s’est appelée le Royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes, en plaidant l’unité des Slaves du Sud et de la langue slave. Puis, j’ai décrit comment 70 ans plus tard, l’Occident qui n’en voyait plus l’utilité, s’est acharné à détruire ce beau pays. Ainsi, au début des années 1990, l’Occident a diabolisé le chef de l’Etat fédéré serbe en Yougoslavie, Slobodan Milosevic a qui a été attribué, ainsi qu’aux Serbes en général, la responsabilité exclusive de la guerre de démantèlement de la Yougoslavie.

Nous sommes dans un monde divisé entre les « bons » et les « méchants ». Le soft power magnifie les soi-disant « bons » même si ce sont des dictateurs et tend à diaboliser les « méchants », c’est-à-dire les gouvernements qui s’opposent à la politique d’extension militaire menée par l’OTAN. Dans mon ouvrage, je détaille les intérêts impériaux aussi bien américains que français et je tente de décoloniser la pensée qui est actuellement enfermée dans cette dichotomie entre les « bons » et les « méchants » qui reproduit peut-être inconsciemment, celle entre Orient et Occident. Les conflits les plus complexes nécessitent l’identification des « méchants » : Milosevic en Yougoslavie, Bachar al-Assad en Syrie, Saddam Hussein en Irak, Mouammar Kadhafi en Libye, ce dernier s’étant construit un domaine en Afrique sub-saharienne qui s’opposait aux intérêts occidentaux. Cette division du monde entre « bons » et « méchants » paralyse toute réflexion et encourage les fanatismes de masse, ce qui est très dangereux.

Aujourd’hui pour décortiquer finement la politique étrangère américaine, il faut se référer à Noam Chomsky, un linguiste américain qui, à mon avis, est le meilleur connaisseur de la politique extérieure américaine, et de ce que l’on appelle l’« Etat profond » (3) mais auquel seuls de rares chercheurs font référence, car il n’est guère de bon ton de critiquer la politique étrangère des Etats-Unis.

Je fais souvent référence à Hannah Arendt qui décrit dans son très bel ouvrage La crise de la culture européenne les raisons qui ont produit le fascisme et le nazisme. Dans le prolongement de sa pensée, je considère que Hitler n’aurait pas pu prendre le pouvoir en Allemagne et se lancer dans l’aventure extravagante de conquérir toute l’Europe et la Russie, si l’ensemble de l’Europe n’était pas alors autant perméable au nazisme et au racisme antisémite virulent. C’est ce que je démontre dans L’Europe et le mythe de l’Occident. Hannah Arendt a également publié l’Essai sur la révolution qui montre comment les Etats-Unis, dès leur indépendance, ont trahi leurs idéaux révolutionnaires ; ce livre est évidemment très peu cité.

La nouvelle question d’Orient, remise en ordre épistémologique

La nouvelle question d’Orient permet une remise en ordre épistémologique. Il faut rétablir le vrai sens des mots. On ne peut pas confondre constamment l’ethnie, la nation, la religion, la culture et la civilisation. Ces concepts sont devenus interchangeables. Ces confusions conceptuelles sont très nocives parce qu’elles encouragent divers racismes, dont le racisme civilisationnel qui a pu fleurir à l’ombre de la théorie huntingtonienne. Ceci est d’autant plus regrettable que la langue française est un outil d’expression remarquablement précis, à la différence de la langue anglaise qui l’est beaucoup moins.

Cette situation explique la confusion actuelle entre islam, nationalité et culture : on considère que le milliard et demi de musulmans ont la même nationalité, les mêmes mœurs, la même origine ethnique, la même culture ; cela est bien sûr une fabrication de l’imaginaire, les sociétés ayant l’islam comme religion principale étant tellement diverses par leur situation géographique, dispersée sur trois continents, leurs langues différentes et souvent leurs coutumes. Les concepts même d’Occident et d’Orient sont des constructions imaginaires, ce que je démontre dans mon ouvrage Orient-Occident, la fracture imaginaire (4).

J’essaie de remettre un peu de cartésianisme dans tout ce domaine alors que, même Descartes, est aujourd’hui considéré comme ayant posé les canons d’une rationalité étouffante et étriquée que les nouvelles générations de philosophes dits « post-modernes » accusent d’avoir préparé le terrain à l’arrivée des régimes totalitaires modernes. On est en plein délire. Dans deux de mes précédents ouvrages, L’Europe et le mythe de l’Occident que j’ai déjà cité et La question religieuse au XXIe siècle (5), j’ai remis en cause toute cette contre-révolution anti-Lumières, qui a voulu porter atteinte à toutes les avancées qui ont pu être faites pour parvenir à forger un universalisme citoyen, dont le kantisme a posé les bases. On voit beaucoup d’apprentis philosophes qui surfent sur le « désenchantement » par rapport aux valeurs des Lumières ou de la modernité classique, tombant eux-mêmes dans un irrationalisme et nihilisme plus que dangereux.

L’instrumentalisation de l’Islam

Les différentes vagues révolutionnaires qui ont secoué la région arabe depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale ont à chaque fois été confisquées par l’appui qui a été donné aux mouvances islamiques. Je rappellerai ici la vague nationaliste et anti-impérialiste déclenchée dans le monde arabe suite à l’attaque de Suez contre l’Egypte en 1956. Du temps de Nasser, les Frères musulmans essayaient de déstabiliser son régime. Dans mon ouvrage, je démontre très bien les bases théoriques de l’utilisation de l’Islam dans le cadre de la guerre froide pour arrêter l’expansion des idées anti-impérialistes qui allaient de pair avec les idées socialistes et communisantes. Tout s’est organisé en fonction de cela. Les Américains ont utilisé la théorie peu crédible d’un retour du religieux qui aurait été brimé par les régimes dictatoriaux laïcs, pour stopper l’avance socialiste qui paraissait inéluctable dans les années 1960 et 1970 dans le monde arabe et d’autres sociétés musulmanes, telles que l’Indonésie. En effet, le parti communiste indonésien avait 5 millions de membres, le parti communiste soudanais était très influent dans le monde arabe. Les partis communistes de la région étaient tous très actifs. Les plus brillants intellectuels du monde arabe étaient marxistes, ce que je démontre dans mon livre Pensée et politique dans le monde arabe Contextes historiques et problématiques XIXe-XXIe siècle dont j’ai déjà parlé. C’est alors que les Etats-Unis ont mis en place leur politique d’instrumentalisation du religieux. Le grand théoricien de ce mouvement était Zbigniew Brzezinsky, l’ancien conseiller du Président Carter pour la Sécurité nationale.

On a eu le Pape polonais Karol Wojtyla (Jean-Paul II), Lech Walesa toujours en Pologne ; dans le monde arabe et dans l’Islam, il y a eu Leonard Binder dont je cite l’ouvrage Islamic liberalism publié en 1988. Cet ouvrage précise que l’accès à la démocratie dans les pays musulmans doit passer par la réislamisation car, selon lui, les idéologies laïques ont produit le totalitarisme, thèse devenue très populaire dans le mouvement philosophique post-moderniste.

Dans le même registre, récemment le journal panarabe saoudien al-Hayat a estimé que Daesh est le stade suprême de la laïcité qu’il assimile au nazisme. Toutes les horreurs du nazisme sont attribuées à la laïcité. On revient à la fameuse thèse de Léo Strauss dans son ouvrage Athènes et Jérusalem dans lequel il décrit deux modèles de pouvoir : Athènes, qui constitue la laïcité et la démocratie et c’est un échec qui a conduit aux sauvageries des deux guerres mondiales du XXe siècle et Jérusalem, qui est un modèle religieux qui n’a pas le lourd passé des régimes qui se sont inspirés des principes athéniens.

Les théories multiculturalistes

Vous avez aussi toutes les théories sur le multiculturalisme qui ont fleuri un peu partout. La gauche française continue de fleurter avec cette approche multiculturelle qui peut convenir aux Etats-Unis ou, à la rigueur, à la Grande-Bretagne, mais qui ne convient pas à des pays de tradition romano-germanique, c’est-à-dire aux grands Etats nationaux européens dont tous les soubassements juridiques ne sont pas multiculturels. J’explique que c’est complètement antihistorique de penser que l’Europe constitue une seule civilisation ; l’Europe c’est plusieurs civilisations : la française, la germanique, la latine, l’anglo-saxonne, la scandinave et la russe. La vision monocolore de l’Europe qui aurait toujours eu la même civilisation est contredite par tous les faits historiques et il faut déplorer qu’elle se soit imposée, occultant la richesse des patrimoines européens divers.

Vous avez aussi ce paradoxe extrêmement grave qui repose sur le fait que dans la discussion sur la Constitution européenne, il n’a pas été possible de faire référence au passé religieux de l’Europe. Les Européens sont devenus multiculturalistes et ne veulent plus se référer à leur passé religieux. Ce que j’ai du mal à comprendre.

La civilisation « arabo-islamique »

La vision du monde arabo-musulman actuelle représente également un déni de la réalité historique, car les défenseurs de l’Islam politique estiment que la civilisation arabo-islamique est un continuum qui serait encore vivant comme au temps de sa splendeur. Or cette civilisation qui a prospéré et été très vivante, sur le plan culturel et scientifique entre le VIIIe et le XIVè siècle a progressivement disparu et la langue des élites musulmanes de toutes les nationalités (perses, turques, hindoues, etc…) qui était l’arabe a cessé de l’être, tout comme le latin avait été celle de l’Europe médiévale. Le dernier grand esprit issu de cette civilisation est Ibn Khaldoun ; par la suite, il y a eu un grand vide historique, même si des recherches pourraient prouver qu’il y a eu d’autres créateurs après la disparition d’Ibn Khaldoun.

Actuellement, afin d’imposer cette idée de perpétuation d’une civilisation arabo-islamique, on impose des tenues vestimentaires pour la femme comme pour l’homme et des habitudes alimentaires très strictes. Souvent, je conseille à mes amis français qui défendent l’Islam politique de consulter les photographies du monde arabe des années 1950 et 1960. Ils réaliseraient alors que les tenues vestimentaires attribuées à l’Islam existaient uniquement dans les campagnes en Egypte ou ailleurs mais pas dans les villes. Les foules qui écoutaient Oum Khalthoum (6) n’avaient pas elles non plus une tenue vestimentaire spécifique. Ces phénomènes ont été créés artificiellement et ont permis à plusieurs générations d’intellectuels de réussir leurs carrières académiques grâce à cet expédient. Il y a eu un asservissement de la recherche académique. J’ai eu la chance de faire mes études supérieures en France entre 1957 et 1962 ou 1969 (si je tiens compte de mon doctorat), à une époque où il y avait une seule Université à Paris, l’Université de la Sorbonne, qui accueillait des professeurs de couleurs politiques différentes et qui étaient tous d’une très grande honnêteté intellectuelle. Vous aviez des personnalités remarquables, tout à fait différentes, comme Jean-Paul Sartre d’un côté et Raymond Aron de l’autre qui coexistaient très bien, mais cette coexistence a été interrompue par la pensée marxiste devenue beaucoup trop dangereuse et qu’il fallait éliminer notamment grâce à l’instrumentalisation de l’Islam tant vantée par Zbigniew Brezinski, que nous avons déjà cité et qui estime que cette instrumentalisation est un détail par rapport à l’objectif essentiel et principal, à savoir, l’effondrement de l’URSS et du marxisme.

Or, il faut préciser que l’URSS ne s’est pas effondrée à cause de l’instrumentalisation de l’Islam dans les républiques musulmanes d’Asie centrale comme une lecture superficielle de L’Empire Eclaté d’Hélène Carrère d’Encausse aurait pu le laisser supposer. En effet, les musulmans de Russie ne voulaient pas la fin de l’URSS car leur niveau de vie avait considérablement augmenté depuis l’avènement du pouvoir soviétique. C’est la révolte des Républiques Baltes, démographiquement insignifiantes, et l’épuisement interne du pouvoir soviétique qui ont mis fin à l’URSS et non point une grande révolte des républiques musulmanes.

De même, Madame Hélène Carrère d’Encausse a estimé que l’URSS n’avait accordé qu’une aide militaire aux pays arabes et aux autres pays du tiers monde, ce qui est un déni de la réalité historique. En effet, les aides de l’URSS dans le tiers monde ont consisté dans le financement des grands barrages et de l’industrie lourde par des prêts à 25 ans, ainsi que des dizaines de milliers de bourses qui ont permis à beaucoup d’étudiants arabes pauvres d’aller étudier à Moscou. C’est donc une contre-vérité historique qui exprime des phénomènes de fanatisation idéologique, alors même que beaucoup d’intellectuels parlaient de la fin des « idéologies » !

Les révoltes dans les pays arabes

Dans La nouvelle question d’Orient, je rappelle que les peuples arabes se sont soulevés en 2011 et ont participé à de grandes révoltes populaires de Oman à la Mauritanie, aussi bien contre le néo-libéralisme économique que contre l’autoritarisme de leurs régimes, contre le chômage de masse des jeunes et la corruption des dirigeants. La plupart des slogans des manifestants réclamaient la dignité sociale et des opportunités d’emplois décents, car il n’y a pas de dignité sociale sans emplois ; ils réclamaient aussi la fin de la corruption qui a gangrené la plupart des sociétés arabes au cours des dernières décennies. Les peuples arabes avaient donc clairement des revendications de nature laïque et non islamique. Ils ont inspiré des mouvements comme Podemos en Espagne, le mouvement grec et même le mouvement Occupy Wall Street. J’ai publié au début de ces mouvements de révolte une « libre opinion » dans Le Monde estimant qu’il fallait que les deux rives de la Méditerranée se rejoignent pour établir une vraie démocratie et des relations équilibrées entre elles. Tout cela est à présent impossible car, en Europe notamment, les mouvements contestataires se sont épuisés.

Les Européens continuent à demander au monde arabe d’appliquer les principes démocratiques de façon abstraite. Alors que, comme nous l’avons déjà indiqué, les opinions publiques en Occident devraient demander des comptes à leurs dirigeants qui les ont entrainées dans des aventures militaires extravagantes dans le monde arabe. Si on veut favoriser la démocratie et la laïcité dans le monde arabe, il faut cesser de soutenir les mouvances d’islam politique, car si l’idéologie religieuse est au centre d’un programme politique, elle aboutit immanquablement à supprimer toute liberté.

3. Quel constat sur le Moyen-Orient aujourd’hui, et quelle place pour les puissances régionales, internationales ?

Il y a aujourd’hui en Syrie des troupes américaines, françaises et britanniques ; il y a également l’armée turque, les mouvements dits « djihadistes » financés par les alliés des Etats-Unis, l’Arabie saoudite et le Qatar, c’est un peu le paysage libanais des années 1975-1990 élargi à un pays beaucoup plus grand qui est la Syrie. Comment trouver une solution alors que les Etats-Unis et leurs alliés de l’OTAN veulent empêcher toute solution favorable aux Russes et aux Iraniens ? On est dans une impasse. Je crois malheureusement que le conflit militaire va se poursuivre longtemps encore. Il en va de même pour la Libye alors que j’estime qu’il est militairement possible de rétablir la paix en Libye. Je ne pense pas qu’il faudrait remettre en cause les frontières de ces pays. Aujourd’hui chez les nationalistes que j’appelle provinciaux, c’est-à-dire les élites des Etats mis en place par les mandats, vous avez un sentiment national syrien, irakien, libyen qui ne parvient pas à s’exprimer, car on a créé des conflits de type sunnite-chiite. Les anciennes provinces de l’Empire ottoman sont en désagrégation mais je ne crois pas que leurs futurs dirigeants, (s’il y en a) accepteront une diminution de leur surface géographique.

Par contre, on risque d’avoir des zones de non-droit, en Libye, en Syrie, au Yémen et en Irak. On risque d’avoir également des zones d’influence turque, iranienne, russe, américaine et européenne. Au Liban, durant la guerre civile, nous avons vécu avec des zones d’influence différentes. Cela peut durer des années et tant qu’il n’y a pas un sursaut démocratique dans les pays européens et aux Etats-Unis, tant qu’il n’y a pas de protestations démocratiques contre les politiques menées dans le monde arabe et les dépenses militaires qu’elles occasionnent (environ 3,5 trillions de dollars suivant l’économiste américain Joseph Stiglitz), la situation ne va pas s’améliorer. Il y a une anesthésie de la conscience démocratique pour ce qui touche aux politiques extérieures des membres de l’OTAN. Je pense qu’elle est due en partie au moins à la thèse de Huntington du choc des civilisations. On a abusé de l’instrumentalisation du religieux et cela est à l’origine du développement du terrorisme, lequel prend sa source dans la première guerre d’Afghanistan avec la constitution d’Al Qaeda, puis dans le déploiement d’armées pour lutter contre le terrorisme après les événements de septembre 2011, au lieu d’employer les moyens de police classique et d’exiger des grands alliés musulmans des Etats-Unis, notamment l’Arabie saoudite et le Pakistan de mettre un terme à la radicalisation de leur clergé prêchant un islam très wahhabite, considéré autrefois dans le monde musulman lui-même comme une hérésie, avant la naissance de ces deux Etats en 1928 et 1947. Ajoutons qu’aujourd’hui combien est étrange la distinction faite par la politique des Etats-Unis pour le cas syrien de l’existence de mouvements terroristes islamistes radicaux et d’autres qualifiés de modérés. C’est pourquoi, je parle de chaos mental qui produit le chaos de violences actuelles dans plusieurs pays arabes où sont impliquées de nombreuses puissances internationales et régionales.

4. Comment envisagez-vous l’avenir ?

Il y a en ce moment des signes avant-coureurs de futurs tremblements de terre, tels que le Brexit et l’élection de Trump, mais aussi la montée des partis souverainistes en France et dans d’autres pays européens qui contestent le néolibéralisme et les politiques de libre échange aveugle. On assiste aussi à des remises en cause de la politique de l’OTAN, mais aussi dans le même temps à des surenchères antirusses. Cependant qu’en Syrie déchirée par les interventions externes, les rivalités de puissances sont toujours aussi vives et empêchent toute forme de paix. La destruction du Yémen, l’un des pays arabes les plus riches sur le plan archéologique et architectural, mais aussi l’un des plus pauvres, aux mains d’une coalition saoudo-émiratie, appuyée par les Etats-Unis est un autre crève-cœur. La Libye est toujours en pleine désintégration, l’Egypte victime du terrorisme. Quant au peuple palestinien voici près de 100 ans qu’il est opprimé et 80 ans qu’il vit dans un régime d’apartheid imposé par l’Etat d’Israël qui peut vivre au-dessus des lois internationales et humanitaires du fait de « l’exceptionnalisme » du destin tragique des Européens de confession juive aux mains des efforts génocidaires nazis de les éradiquer.
Nous ne sommes malheureusement pas près de pouvoir stabiliser cette région hautement stratégique du monde ou même d’y faire diminuer les souffrances. L’étincelle d’une troisième guerre mondiale ouverte et déclarée – et non plus feutrée – pourrait bien venir du Moyen-Orient. Tant qu’on a des démocraties adoubées dans le cadre de la thèse si prégnante du « Conflit de civilisations », je ne crois pas que la situation peut évoluer vers l’apaisement.

Notes :

(1) Déclaration faite à la quatrième réunion, le 12 décembre 2012 au Maroc, du groupe des Amis de la Syrie soutenant l’opposition au régime, elle-même composée sur le terrain en grande partie de groupes islamistes à idéologie ultraradicale (Le Monde, 14 décembre 2012, p. 6) (NdR)
(2) Georges Corm, Pensée et politique dans le monde arabe. Contextes historiques et problématiques XIXe-XXIe siècle, Paris, La Découverte, 2015.
(3) D’après Mike Lofgren l’« Etat profond est le fil rouge qui relie entre eux, guerre et terrorisme, financiarisation et désindustrialisation de l’économie américaine, et qui donne naissance à une structure sociale ploutocratique (des riches) et à des dysfonctionnements politiques ». https://ilfattoquotidiano.fr/project-censored-2015-6-letat-profond-aux-usa-un-gouvernement-de-lombre-jamais-elu-par-le-peuple/#.WNAFbhJ95E4 (NdR)
(4) Georges Corm, Orient-Occident, la fracture imaginaire, Paris, La Découverte, 2002.
(5) Georges Corm, La question religieuse au XXIe siècle, Paris, La Découverte, 2006.
(6) Oum Khalthoum de son vrai nom Fatima Ibrahim al-Sayyid al-Beltagui, née le 4 mai 1904 (18 décembre 1898 selon d’autres sources) à Tmaïe El Zahayira (Égypte) et décédée le 3 février 1975 au Caire (Égypte), fut une chanteuse, musicienne et actrice égyptienne célèbre dans les pays de tradition arabe (NdR).

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