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Stéphane Malsagne, préface de Georges Corm, "Fouad Chéhab 1902-1973, une figure oubliée de l’histoire libanaise"
Article publié le 22/03/2012

Par Julie d’Andurain

En s’appuyant sur un corpus d’archives de grande qualité, Stéphane Malsagne - agrégé et docteur en histoire de Paris-I-Panthéon-Sorbonne, chargé de cours à Paris-Sorbonne (Paris-IV) - vient de publier sa thèse sur Fouad Chéhab (1902-1973) [1], figure largement méconnue et néanmoins centrale de l’histoire du Liban contemporain. L’auteur appartient à cette jeune génération d’historiens français qui a saisi que l’on ne pouvait pas occulter l’analyse du fait militaire si on voulait un tant soit peu comprendre les mouvements politiques du monde, particulièrement ceux du monde arabe. Or dans le cadre universitaire français actuel, il est courageux de vouloir faire une thèse sur un officier, tant l’armée est en général mal perçue et souvent mal analysée. Ce travail de recherche s’apparente donc presque à un acte militant, comme s’il était la revendication du droit à écrire à l’université la biographie d’un militaire de carrière à la manière d’une biographie politique. Rien ne paraît moins surprenant cependant à bien y réfléchir quand l’on sait à quel point, en histoire, le militaire et le politique, le religieux et le social ou l’économique s’interpénètrent mutuellement.

Une formation française

Né en 1902 à Ghazir (Kesrouan), Fouad Chéhab appartient à la grand famille chrétienne maronite de la montagne libanaise, de laquelle est également issu l’Emir Bachir II, gouverneur du mont Liban de 1788 à 1840. Son nom, son origine reconnue d’ascendance noble autant que le choix religieux des Chehab font de lui un jeune homme de « bonne famille » qui intéresse tout de suite les Français quand ceux-ci s’installent en Orient en 1919. À cette date, le jeune Fouad, qui a perdu son père quelques années plus tôt, se préoccupe surtout de trouver un travail susceptible de le nourrir, lui et sa famille. Dans le contexte tourmenté de l’installation française en Syrie [2], l’armée française offre alors des opportunités aux jeunes notables locaux. Stéphane Malsagne montre bien dans son ouvrage comment l’institution militaire venue conquérir le territoire au titre du mandat ouvre grand les portes aux notabilités locales, en s’appuyant certes sur les élites chrétiennes (maronites et grecs orthodoxes) sans oublier cependant non plus la fine fleur arabe. En fait, impulsée par le général Henri Gouraud (1867-1946), haut-commissaire de la République française en Syrie, la politique de recrutement militaire au Levant s’inspire très directement du programme de sélection des élites pratiqué au Maroc par Lyautey dès 1918 (telle l’école de Dar el-Beïda près de Meknès). À tout juste 18 ans, parfaitement francophone pour avoir été l’ancien élève des frères maristes de Jounieh, Fouad Chéhab s’engage comme simple soldat. Il renouvelle son engagement moins d’un an plus tard. Passé deux ans plus tard par l’Ecole militaire de Damas, il entame ensuite en 1923 une véritable carrière au sein de l’armée française avec le grade de lieutenant. Blanchi sous le harnais des Troupes du Levant, envoyé à l’Ecole de guerre à Paris, il apparaît vingt ans plus tard, en 1939, comme un officier fidèle, compétent, et surtout très promettteur. La première partie de l’analyse de Stéphane Malsagne montre bien à quel point Chéhab, francophile convaincu, est particulièrement impressionné par la culture française, par l’armée qu’il perçoit à travers son élite – les officiers des troupes du Levant – et dont le modèle semble s’incarner, pour lui, dans la personnalité du commandant de Gaulle rencontré au cours des années 30 [3]

Le « père de l’armée » libanaise

Si les sources dont disposait Stéphane Malsagne n’ont sans doute pas permis à l’auteur de tracer davantage de parallèles entre Chéhab et de Gaulle, il n’en reste pas moins que le lecteur est frappé par la ressemblance des parcours entre les deux hommes, par leurs orientations politiques respectives, par le sentiment aussi que l’armée de la IIIe République sait s’agréger une élite intellectuelle issue de la bourgeoisie. À la faveur du ralliement des troupes françaises du Liban au général de Gaulle en 1942, Fouad Chéhab en profite pour prendre la tête du contingent libanais. Devenu colonel en 1944, il se voit attribuer, en plus du titre de Commandant en chef de l’armée libanaise, la charge de l’organisation de l’armée libanaise en 1946. Sur le modèle français, avec le souci notamment de bâtir une armée véritablement nationale - c’est-à-dire a-confessionnelle - il impose une série de réformes de façon à doter son pays de toutes les armes (artillerie, infanterie, forces navales et aériennes, mais aussi appareil de renseignement) et à le rendre le plus indépendant possible dans le cadre d’une situation régionale de plus en plus dégradée. Décalque de l’armée française, l’armée libanaise trouve en Chéhab son « père fondateur ». Devenu un personnage incontournable du pays, il est appelé une première fois en 1952, très brièvement, à accepter le poste de Premier ministre le temps d’organiser des élections. Il se résout, contre sa volonté, à entrer dans le jeu politique mais retourne bien vite à l’armée qu’il estime devoir tenir à l’écart de la vie publique. Mais la politique le rattrape encore une fois en 1956 quand le président Chamoun fait de lui son ministre de la Défense, puis une nouvelle fois deux ans plus tard au moment de la « Crise de 1958 ».

Un président réformateur (1958-1964)

Pour avoir maintenu l’armée unie au moment de la crise de 1958, Fouad Chéhab est poussé à présenter sa candidature aux présidentielles. Au-delà de sa compétence militaire indiscutée, il fait politiquement figure de personnage consensuel. Maronite, il a naturellement la faveur des chrétiens, mais les musulmans lui reconnaissent aussi son impartialité. Soutenu par les Etats-Unis, il est en outre accepté par Nasser. Elu à la présidence libanaise le 31 juillet 1958, il veille durant son mandat (1858-1964) à apaiser les tensions entre les différentes communautés religieuses, à mettre en œuvre une politique de dialogue et de modération, en imposant progressivement son approche du gouvernement au Liban connue sous le nom de « chéhabisme ». Sur fond de développement économique général, Fouad Chéhab entreprend toute une série de réformes de façon à doter son pays d’une administration moderne, de services publics efficients, d’un programme de développement fondé sur la santé et l’éducation. En historien avisé, l’auteur n’ignore pas que la réussite du président réformateur ne saurait lui être attribué totalement en nom propre. Non seulement, la conjoncture économique lui est faborable, mais il est aussi entouré d’une bonne équipe, la principale qualité de Chéhab ayant été d’avoir refusé d’entrer dans les rivalités confessionnelles et d’avoir su s’entourer. Reconstituant les strates du pouvoir libanais du début des années 1960, Stéphane Malsagne analyse bien comment le Président s’est appuyé sur un premier cercle constitué d’hommes de confiance, civils ou militaires, extérieurs aux jeux politiques clientélistes. Sa grande proximité avec des cadres français (le trio Lay, Le Genissel, Lebret) pousse Chéhab jouer la « carte de la collaboration avec la France gaulliste » de façon à créer une troisième voie entre l’influence anglo-saxonne et l’option soviétique. Mais si par sa composition ce premier cercle est fortement imprégné de culture française, il est cependant contrebalançé par le second formé d’une élite diplômée (la nukhba) passée par l’école moderne et composée à part à peu près égales de maronites ou de sunnites (Elias Sarkis, Jean Mourad, Chafik Moharram).

En définitive, le travail de Stéphane Malsagne montre tout le poids de l’expérience mandataire et surtout son prolongement voire sa résurgence dans le gouvernement du Liban de 1958 à 1964. La culture et la formation - chrétienne et militaire - de Fouad Chéhab ne cessent pas, tout au long de son parcours, de transparaître. Dès lors, même si le caractère réformateur de Fouad Chéhab est certes démontré, l’inventeur du chéhabisme n’apparaît pas pour autant comme un personnage particulièrement avant-gardiste puisque tous ses appuis, tous ses réflexes correspondent peu ou prou à sa formation, datée de l’entre-deux-guerres. Dans ses choix militaires comme dans ses options politiques, Fouad Chéhab se fait en réalité l’interprète de la modernité occidentale, matérialisant en quelque sorte la thèse d’Edward Saïd [4]. Mais au-delà de sa politique - caractérisée par un conservatisme qui ressemble fort à celui du général de Gaulle en France -, il sait d’une part profiter de la conjoncture, d’autre part de l’outil militaire qu’il a contribué à créer pour dépasser, ne fusse qu’un temps, les rivalités confessionnelles de son pays. Au mythe Chéhab succéda une légende noire qui, en réalité, marquait essentiellement le processus de désacralisation du pouvoir militaire, caractéristique de la fin du XXe siècle. Elle fut, elle-même, remplacée par une histoire mémorielle du chéhabisme, traduction des rivalités confessionnelles et politiques du Liban au moins autant qu’instrumentalisation politique de l’histoire. Il était donc temps de passer à l’analyse proprement historique afin de produire la première biographie en français d’un militaire capable d’éviter la guerre et soucieux de l’union de son peuple.

Stéphane Malsagne, préface de Georges Corm, Fouad Chéhab 1902-1973, une figure oubliée de l’histoire libanaise, Paris, Karthala-Ifpo, 2011, 688 p.

[1Stéphane Malsagne, sous la direction de Nadine Picaudou, Fu’âd Chihâb (1902-1973) : contribution à l’étude d’une figure historique majeure du Liban contemporain, Paris-1-Panthéon-Sorbonne, 2002.

[2Nadine Picaudou, La Décennie qui ébranla le Moyen-Orient, 1914-1923, Bruxelles, Ed. complexe, 1992. Voir aussi les ouvrages d’Henry Laurens.

[3Voir à ce sujet Isabelle Dasque, « Le commandant de Gaulle au Levant », dans Jean-Paul Bled (dir.), Le Général de Gaulle et le Monde Arabe, Dar an-Nahar, 2009, p. 71-85. et l’article Des clés du Moyen-Orient : Le commandant de Gaulle au Levant de 1929 à 1931

[4Edward Saïd, L’Orient créé par l’Occident, Paris, Seuil, 1978.

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