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Entretien

Entretien avec David Rigoulet-Roze – Purges en interne et démission de Saad Hariri : quelles sont les stratégies de Mohammed ben Salmane ?

Pouvez-vous revenir sur la nomination du fils du roi Salmane, Mohamed ben Salmane, à la fonction de « prince héritier », le 21 juin dernier, en remplacement du prince Mohamed ben Nayef ?

Cette nomination est l’aboutissement, d’une certaine manière, d’une stratégie méthodique au fil des mois d’accumulation de prérogatives quasi-régaliennes, au profit de Mohammed ben Salmane ben Abdelaziz Al Saoud, depuis l’accession au trône de son père le roi Salmane le 23 janvier 2015. Mohammed ben Salmane, devenu chef du cabinet royal, a d’emblée été catapulté ministre de la Défense, président d’une structure économique, le CAED (Conseil des affaires économiques et du développement). Il a donc cumulé la casquette politique de ministre de la Défense, et des prérogatives de type économique, ce qui constitue en soi une anomalie, car traditionnellement les grands princes de la famille régnante se partagent les fonctions, soit politiques soit économiques. Puis à la faveur d’un premier remaniement express qui limoge, le 29 avril 2015, l’éphémère « prince héritier » nommé en janvier 2015, à savoir le prince Moqren ben Abdelaziz Al Saoud, le plus jeune des fils survivants du roi fondateur Ibn Saoud qui se trouve remplacé par Mohammed ben Nayef ben Abdelaziz Al Saoud, le « Monsieur sécurité » du royaume en sa qualité de ministre de l’Intérieur, Mohammed ben Salmane en profite pour se faire nommer « vice-prince héritier » (VPH), donc second dans la ligne de succession. Quelques jours plus tard, le 2 mai 2015, Mohammed ben Salmane devient par ailleurs Président d’un tout nouveau Conseil suprême chargé de superviser les activités de la compagnie pétrolière publique Aramco SDABO.UL qui est également la première compagnie pétrolière mondiale. Enfin, l’ultime étape de cette marche au pouvoir est intervenue, le 21 juin 2017, avec le limogeage de Mohammed ben Nayef ben Abdelaziz Al Saoud et l’attribution du titre de « prince héritier » à Mohammed ben Salman ben Abdelaziz Al Saoud.

On peut expliquer cette nomination par le fait que le roi Salmane est âgé de 81 ans, qu’il est dit malade, et qu’il a donc décidé de confier à son fils Mohammed, qui est son préféré, l’essentiel des prérogatives régaliennes (il fait de fait office de « régent ») et ce, au détriment de tous les autres clans de la famille régnante. En effet, pour la première fois, l’équilibre des divers clans n’est pas respecté alors que traditionnellement, même si un roi accédait au trône, il faisait toujours un peu figure de primus inter pares, c’est-à-dire qu’il était volens nolens obligé de tenir compte des autres clans de la famille. Il faut rappeler que le système dynastique saoudien est très complexe. Le roi fondateur Abdelaziz Al Saoud, passé à la postérité sous le nom d’Ibn Saoud, a eu une vingtaine d’épouses, plusieurs dizaines de fils, dont les descendants sont les actuels petits-fils (on parle de quelque 200 grands princes environ). Tous manifestent des appétits tant sur le plan économique que politique, l’un allant rarement sans l’autre d’ailleurs. Concernant les modalités de la succession par le roi fondateur, il s’agissait d’une succession « horizontale », dite adelphique, soit de frère ainé à frère ainé de chacune des épouses officielles - une règle qui, en pratique, ne fut d’ailleurs pas toujours totalement appliquée -, et qui aboutissait à terme à un système gérontocratique, les rois devenant mécaniquement de plus en plus âgés lors de leur accession au trône. Il y eut donc eu des adaptations, d’abord avec la loi fondamentale édictée par feu le du roi Fahd le 1er mars 1992, laquelle permettait d’ouvrir potentiellement l’accession au trône à la deuxième génération, c’est-à-dire à celle des petits-fils. Le successeur du roi Fahd, feu le roi Abdallah avait établi, le 19 octobre 2006, un « conseil d’allégeance » censé régler les formalités d’une accession au trône via le titre de « prince héritier ». C’est ce « conseil d’allégeance » qui a été sollicité en juin 2017, lors de l’éviction de Mohammed ben Nayef ben Abdelaziz Al Saoud de sa fonction de « prince héritier ». Et de manière inédite, Mohammed ben Salmane ben Abdelaziz Al Saoud a pris soin de rendre public le résultat des avis donnés pour son accession au poste de « prince héritier ». Sur 34 princes du « Conseil d’allégeance », 31 y auraient été favorables et 3 défavorables, dont dit-on le prince Walid ben Talal ben Abdelaziz Al Saoud qui vient de faire les frais de la vaste purge décidée par le nouveau « prince héritier ». Ceci expliquant sans doute pour partie cela.

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David Rigoulet-Roze, docteur en Sciences politiques, est enseignant et chercheur, ainsi que consultant en relations internationales. _ Auteur de nombreux articles, il est rattaché à l’Institut français d’analyse stratégique (IFAS). Il notamment publié Géopolitique de l’Arabie saoudite : des Ikhwans à Al-Qaïda (Armand Colin, 2005) et L’Iran pluriel : regards géopolitiques (l’Harmattan en 2011). Il est en outre rédacteur en chef de la revue Orients Stratégiques.

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Les articles du dossier

Histoire

Les affaires de l’Arabie centrale 1915-1916 : conflits internes et rivalités dynastiques (3/3)

La rivalité entre Ibn Saoud et le Chérif Hussein

Ibn Saoud avait appris à se méfier des ambitions du Chérif Hussein et de sa volonté d’étendre sa domination au-delà des limites du Hedjaz. En 1910, il avait été contraint de négocier un accord pour obtenir la libération de son frère (1). A partir de l’année 1913, les orientations de de plus en plus ouvertement antiturques d’Hussein favorisèrent cependant un rapprochement entre La Mecque et Riad. Au moment de la rencontre entre Shakespear et Ibn Saoud en décembre 1914, les deux hommes entretenaient une correspondance et Ibn Saoud confia à son visiteur qu’il ne s’opposerait pas à ce que le titre de calife soit à nouveau porté par un membre de la famille hachémite (2). Au début de l’année 1915, Ibn Saoud reçut un message du second fils d’Hussein, Abdallah, lui indiquant que les Turcs exerçaient une très forte pression pour inciter Hussein à proclamer le Jihad contre la Grande-Bretagne et la France et à appeler les tribus à la révolte. Il ajoutait qu’Hussein temporisait en attendant de connaitre la position adoptée par Ibn Saoud vis-à-vis de Turcs et de la Grande-Bretagne. Ibn Saoud conseilla à Hussein de ne rien faire qui puisse entrainer une réaction britannique, notamment une attaque sur Djeddah. Il lui fit savoir qu’il ne voyait pas d’avantage à se ranger aux côtés de la Turquie, expliquant qu’il avait agi de même en arguant de l’hostilité d’Ibn Rashid et de la crainte d’un raid sur Katif pour neutraliser les demandes de la Turquie. Hussein, n’ayant pas en janvier 1915 opté définitivement pour l’alliance britannique, suivit le conseil de Riad (3).

En octobre 1915, l’agent politique à Bahreïn fit état d’une possible alliance entre le Chérif et Ibn Rashid (4). Les relations avec La Mecque se tendirent cependant en novembre 1915 lorsqu’Abdallah fit une incursion dans le Nedjd dans le but de collecter les taxes dues par les habitants des districts de Qasim et de Seder, bien que la tradition parmi les tribus de la région ne reconnût la suzeraineté du Chérif que sur quelques sections des Ateibah. Cette action raviva les craintes et les soupçons d’Ibn Saoud concernant les intentions cachées d’Hussein (5). Le 22 décembre, un télégramme du vice-roi informa l’India Office de l’existence de tractations entre le Chérif, Ibn Rashid et d’autres chefs bédouins sous l’égide de la Turquie pour préparer une attaque imminente sur le canal de Suez (6). Les entretiens avec Cox en décembre 1915 révélèrent la méfiance d’Ibn Saoud envers son rival. Il informa Cox que ses relations avec La Mecque étaient normales et cordiales mais qu’Hussein, en raison de l’instabilité de son caractère, n’était pas une personne fiable ; Ibn Saoud précisa au cours de cette conversation qu’il n’ajoutait pas foi aux rapports indiquant l’existence d’un rapprochement entre les forces chérifiennes conduites par Abdallah et Hail, mais que la récente expédition de ce dernier dans le district de Qasim était une manœuvre opportuniste pour profiter des difficultés causées dans la province de Hasa par la révolte des Ajman. Interrogé au sujet de la proclamation et l’attribution éventuelle du califat à Hussein, il estimait que c’était là une question de peu d’importance pour les cheikhs et émirs de l’Arabie et que ceux-ci s’opposeraient à toute tentative du Chérif visant à les contrôler ou à les mettre sous tutelle (7). Malgré les négociations en cours avec Le Caire et quelques semaines avant de lever l’étendard de la révolte contre Constantinople, le comportement d’Hussein continua d’être ambigu. En février 1916, il fit parvenir deux épées, trois poignards dans leur fourreau d’or, des fusils et 15 000 livres turques à Ibn Saoud pour le remercier d’avoir dissuadé des bandes de Bédouins d’attaquer le chemin de fer de Médine. En réalité, Hussein était soupçonné d’agir pour le compte du gouvernement ottoman déterminé à corrompre l’émir de Riad et de le gagner à leur cause (8).

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Yves Brillet est ancien élève de l’Ecole Normale Supérieure de Saint Cloud, agrégé d’Anglais et docteur en études anglophones. Sa thèse, sous la direction de Jean- François Gournay (Lille 3), a porté sur L’élaboration de la politique étrangère britannique au Proche et Moyen-Orient à la fin du XIX siècle et au début du XXème.
Il a obtenu la qualification aux fonctions de Maître de Conférence, CNU 11 section, a été membre du Jury du CAPES d’anglais (2004-2007).

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